Le jeu vidéo est-il un art ?

Dans le cadre de mes travaux actuels, on m’a régulièrement posé la question : « mais alors, tu penses que le jeu vidéo est un art ? ». Pour répondre à cette question, on pourrait, en fonction de la réponse que l’on souhaite obtenir, prendre la définition du jeu vidéo qui nous arrange, puis la définition de l’art qui nous arrange, et regarder si ça fonctionne1. J’ai ici choisi une autre approche.

Une part importante de la culture

Tout d’abord, il est un fait indiscutable mais qu’il est néanmoins important de souligner : le jeu vidéo est aujourd’hui un élément majeur de la culture. Cantonné à ses débuts à un public très limité de jeunes garçons / adolescents masculins, son public s’est aujourd’hui diversifié en termes d’âge, de genre et de classe sociale du public (et il continue de de diversifier) même si son noyaux historique reste encore surreprésenté parmi les joueurs et joueuses. D’autre part, les jeux vidéo intègrent en leur sein de nombreux éléments de leur environnement culturel, passé (consciemment) ou présent (consciemment ou inconsciemment), et en retour influencent de nombreuses œuvres d’autres domaines, cinématographiques en particulier.

Cette place importante du jeu vidéo dans la culture a, comme pour toute nouvelle culture populaire (dans le sens d’une pratique rencontrant un grand succès) à ses débuts, a suscité un large rejet par les élites réactionnaires, et le jeu vidéo est encore aujourd’hui sujet de fréquentes controverses ineptes « pour ou contre le jeu vidéo ». En réaction à leur tour, les acteurs de l’industrie du jeu vidéo ont développé une stratégie de communication et de lobbying visant à légitimer la dimension culturelle du jeu vidéo, voire sa dimension éducative2.  Mais au-delà des discours produits d’un côté par l’industrie et de l’autre par la réaction, qu’en est-il ?

Le jeu vidéo est un média

Un jeu vidéo comporte des éléments issus de nombreuses autres disciplines (dessin, musique, narration, mise en scène, etc.) et un élément supplémentaire qui lui est propre : le gameplay, c’est-à-dire, pour le dire vite, cette capacité à mettre le joueur dans un état ludique, à lui faire faire des choix et à en assumer les conséquences. Le jeu vidéo est un donc moyen de transmission d’information, de sens et d’émotions, c’est-à-dire un média, ou pour reprendre le terme employé par Sebastien Genvo, une forme d’expression à part entière.

En ce sens, la question de savoir si le jeu vidéo est un art a autant de sens que de se demander par exemple si la photo, l’image animée (la vidéo) ou le texte est un art. On voit bien que la question n’est pas la bonne. Une photo d’un catalogue de produits, un clip porno ou un article de journal ne sont pas des œuvres d’art, pourtant la Photographie, le Cinéma, et la Littérature sont reconnus comme des arts. Sans réduire l’art à l’art pour l’art, on voit bien que ce qui détermine si une œuvre de l’esprit est une œuvre d’art est l’objectif recherché : pour qu’il s’agisse d’art, il faut que la finalité principale de l’œuvre soit sa vocation artistique, donc ne soit pas extérieure à l’œuvre elle-même.

Par exemple, si l’objectif principal d’un texte est d’informer (comme un article de journal), de convaincre (comme un tract) ou de faire du profit, alors on n’est plus dans le cadre d’une œuvre d’art. Ce qui ne signifie pas qu’une œuvre d’art ne peut pas informer, convaincre ou permettre de réaliser du profit, mais si elle n’est créée que comme un moyen pour atteindre ce but extérieur, alors on n’est plus dans le cadre de la création artistique à proprement parler.

Appliqué au jeu vidéo, cela signifie par exemple que les news-games ou les serious-games (jeux de propagande) ne relève pas de l’art, puisqu’il s’agit uniquement de faire passer, en utilisant le média jeu vidéo, des idées. La question de l’objectif de profit est moins nette. A partir du moment où un créateur ou un groupe de créateurs se consacrent à plein temps à la création, il est normal qu’ils puissent en vivre. La limite se situe donc entre d’une part créer des œuvres et les commercialiser pour vivre et d’autre part chercher un moyen de gagner de l’argent et produire des œuvres pour y arriver. La limite n’étant bien sûr pas toujours très claire.

Pour faire un parallèle avec le Cinéma, aujourd’hui une très grande partie de la création cinématographique répond à deux objectifs : le divertissement et la génération de profits. Pour autant, cela n’empêche pas le cinéma en tant que média d’être reconnu comme une forme d’art, ou plus exactement comme une forme d’expression artistique possible. La création vidéoludique répond aujourd’hui dans une immense mesure à ces deux objectifs de divertissement et de profit.

Au final, la bonne question est donc plutôt : le jeu vidéo est-il une forme d’expression artistique possible ? Ou autrement dit : peut-on faire de l’art avec comme matière première du jeu vidéo ? Comme il s’agit d’un média à part entière, il est possible pour des artistes d’utiliser ce média comme moyen de transmettre des idées, des émotions, et une certaine vision du monde. Le jeu vidéo est donc une forme d’expression artistique possible.

La question du jeu vidéo comme œuvre d’art, se pose alors au niveau de chaque jeu. Chaque nouvelle création vidéoludique pourra susciter des débats sur son statut d’œuvre d’art, aboutissant parfois à un certain consensus sur son statut d’œuvre d’art, ou au contraire sur son statut de non œuvre d’art, ou parfois encore suscitant des appréciations très divergentes. Certains jeux étant considérés par certains joueurs comme des œuvres d’art et par d’autres comme des impostures … comme dans finalement tout domaine artistique, ce qui est une confirmation supplémentaire du caractère artistique possible du jeu vidéo, et donc du statut d’art du jeu vidéo.

L’enjeu politique : la légitimité culturelle

Enfin, parce que cette longue digression n’était pas uniquement pour l’amour de la philosophie, et parce que la question du jeu vidéo en tant que forme d’expression artistique possible semble finalement assez simple, il faut se poser la question du véritable débat derrière cette question du jeu vidéo et de l’art. Il s’agit de la place du jeu vidéo dans la culture et plus précisément de sa légitimité. D’un point de vue politique, il faut bien comprendre que les mots sont trompeurs, puisque le mot « culture » désigne dans le langage des gouvernants, la culture légitime, la vraie culture, la Culture avec un grand C, c’est-à-dire en gros la petite partie de la culture qu’est l’art. A ce titre, le rôle du ministère de la Culture tel qu’il le défini lui-même est sans équivoque : il s’agit de favoriser la création et la diffusion de l’art3. Pour comprendre ce glissement sémantique et opérationnel, je vous recommande le visionnage à la fois divertissant et passionnant de la vidéo du Pavé consacrée au sujet4.

La question de savoir si le jeu vidéo est un art est en fait généralement celle de savoir s’il s’agit d’une forme culturelle légitime, et donc plus concrètement, s’il faut la soutenir, la financer, la défendre au nom de l’ « exception culturelle » (qui devrait donc aujourd’hui plutôt se nommer exception artistique), légiférer dessus, lui garantir une grande liberté d’expression, l’enseigner en cours d’éducation artistique, etc. En effet, s’il ne s’agit « que » de culture, alors la puissance publique n’aurait pas à s’en mêler (ou vite fait via le Ministère de Tout le Reste) ou pour des questions économiques uniquement. Si quelque chose a officiellement le statut d’art, l’État est alors prêt à faire des choses incroyables pour le défendre, comme par exemple imposer des quotas à des entreprises privées, financer la création au mépris de la concurrence libre et non faussée, réduire la TVA5, et donc in fine développer une forme de protectionnisme ciblé.

La culture – y compris l’art bien sûr (mais pas que l’art) –  est une condition indispensable à une émancipation et un épanouissement de chacun. Et puisque le jeu vidéo fait partie intégrante de la culture, alors la question de la relation au jeu vidéo de la puissance publique est un enjeu politique majeur.

  1. C’est ce qu’à fait par exemple Canard PC dans son néanmoins très intéressant dossier « Le Jeu Vidéo est-il un Art ? » (Canard PC n°167, 15/3/2008) que l’on peut à peu près trouver en ligne ici
  2. Sur cette stratégie de légitimation, lire Mythologie des jeux vidéo, Laurent Trémel et Tony Fortin, Novembre 2009
  3. Ministère de la Culture et de la Communication : Présentation du ministère
  4. Inculture(s) 1 : La culture – Franck Lepage – Scop Le Pave – Conférence gesticulée
  5. Cinéma, théâtre, concert, manèges forains, entrée dans les musées ou monuments sont taxé à 7%. La billetterie des 140 premières représentations théâtrales d’œuvres nouvellement créées est même taxés à 2,1%

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