Propositions pour une refonte des aides à la presse

Bien que leur montant ne cesse d’augmenter, le constat reste le même depuis 30 ans : les aides à la presse n’atteignent pas leur objectif1 : la qualité et la pluralité de l’information se dégrade à mesure que les journaux mettent la clé sous la porte ou s’engouffrent dans le cercle vicieux de la recherche perpétuelle d’investisseurs pour combler leur déficit.

Si le système actuel est très largement critiqué, les propositions alternatives sont relativement rares. On peut citer les propositions du SPIIL2 pour une suppression des aides directes et une réorientation vers le numérique des aides indirectes, celles formulées par Pierre Rimbert dans le dernier numéro du Monde Diplomatique3 pour la mise en commun des infrastructures financée par une cotisation information ou encore les propositions variées d’Acrimed4. Voici une autre contribution au débat, orientée sur les aides directes.

I Objectifs : pourquoi aider financièrement la presse ?

Il faut tout d’abord réaffirmer la nécessité de refonder un véritable service public de l’information, correctement financé et avec un maximum de garanties statutaires pour le rendre l’information produite indépendante autant que possible du pouvoir politique5. Cependant, quelles que soient les qualités de ce nouveau service public refondé, il ne saurait totalement remplacer une presse d’initiative privée.

Il faut ensuite partir de deux constats :

Premier constat : un collectif organisé (entreprise, association) ne peut répondre correctement à deux objectifs lorsque ceux-ci sont potentiellement contradictoires. Or c’est bien ce que l’on demande aujourd’hui aux grands médias privés :

  • Les lecteurs (et d’une manière plus générale, la société) leur demandent de produire une information de qualité et d’être un contre-pouvoir6.
  • Les propriétaires de médias leur demandent de servir leur intérêts particuliers, c’est-à-dire : de maximiser leur profits (ou de minimiser les pertes), de d’améliorer leur image personnelle ou celle de leur(s) société(s), et de promouvoir leurs autres activités économiques.

Ces deux objectifs sont fréquemment en conflit. Et c’est un problème structurel auquel aucune « charte d’éthique » ou « code de bonne conduite » ne pourra correctement répondre, puisqu’il rejette la responsabilité sur les individus. C’est donc une réponse elle-même structurelle qui est nécessaire pour répondre à ce problème.

Deuxième constat : certains médias, bien que jouant parfaitement le rôle d’intérêt général que la société attend d’eux, ne sont pas viable économiquement.

Il faut donc trouver un moyen pour que les médias qui remplissent leur rôle social soit viables économiquement, et cela passe par des aides publiques à la presse, ou plus précisément à un certain type de presse.

II conditions

Il faut donc accepter qu’une entreprise (au sens de collectif de travail, quelle que soit sa forme juridique), doive choisir quelle est sa raison d’être principale : informer ou faire du profit.

S’il s’agit d’informer les citoyens, c’est une mission d’intérêt général, et un soutien de la puissance publique est envisageable. S’il s’agit de faire du profit, c’est un objectif tout à fait légitime, mais il est alors également tout à fait légitime qu’elle ne bénéficie pas d’argent public.

Il faut donc poser comme condition préalable à toute aide publique que la structure financée n’ait pas comme objectif la réalisation de profit. C’est-à-dire concrètement, qu’il s’agisse d’une entreprise (ou association) à but non lucratif ou une entreprise coopérative de type Société coopérative et participative (SCOP) ou société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), cette dernière ayant l’avantage de pouvoir statutairement associer les usagers à la gestion de l’entreprise.

On pourrait également imaginer que des entreprises à but lucratif bénéficient d’aide à la presse si elles effectuent effectivement une mission d’intérêt général. Pour cela il faudrait que pour une entreprise de presse à but lucratif les aides soit conditionnées par des restrictions importantes sur son capital, la composition et les rémunérations des salariés, l’absence de sous-traitance éditoriale, etc. à l’image des restrictions qui s’appliquent aux entreprises de l’économie sociale et solidaire (sans que les restrictions soient les mêmes). L’allocation d’aide à de telles entreprises peut être utile dans une phase de transition, les aides ne devant rapidement être attribuées qu’à des entreprises à but non lucratif.

La forme actuelle d’entreprise classique, qui a donc a priori pour objectif déclaré la réalisation de profit resterait bien sûr toujours possible pour n’importe quel média, sans restrictions particulières. Mais elle ne pourrait être considérée comme une entreprise de presse d’intérêt général, et ne bénéficierait donc pas de de financement public spécifique. Cela ne veut pas dire que des entreprises classiques ne peuvent pas employer des journalistes et produire de l’information de qualité (Arrêt sur Images ou Mediapart sont SAS classiques par exemple), elles le feront simplement sans aide publique.

III Quels critères pour quels montants ?

Il serait possible de partir de l’existant et de chercher à l’améliorer, mais le système d’aide à la presse actuel étant opaque, obsolète et assez unanimement décrié, il est plus souhaitable de d’abord penser un tout nouveau système et de penser ensuite l’éventuelle transition depuis le système actuel.

Avant d’imaginer ce que donnerait finalement le mode de calcul du montant de l’aide proposée ci-après, il faut bien avoir en tête que le mode de calcul des aides et les conditions requises à leur attribution sont intrinsèquement liés ; appliquer le nouveau mode de calcul sans tenir compte des nouvelles conditions ne répondrait absolument pas aux objectifs des aides à la presse.

Les principes

Une fois les conditions posées, la principale question est celle du montant de l’aide attribuée à chaque média. Cette question n’est évidemment pas une question technique, c’est une question de choix politiques. Il faut donc expliciter les nombreuses questions politiques que pose la question du montant des aides, en partant des principes généraux, puis en descendant aux questions plus techniques pour remonter aux questions politiques qu’elles posent.

Transparence

Tout d’abord, il faut poser comme principe que le montant des aides doit être doublement transparent : transparent dans son montant (comme c’est le cas depuis peu), mais surtout transparent dans son mode de calculs. Autrement dit, il ne faut pas que le montant de l’aide versée à un média dépende d’une appréciation subjective. C’est d’une part une source possible de corruption, de trafic d’influence ou simplement de d’orientation des aides en fonction d’objectifs partisans. D’autre part, quelle que soit le type de structure, les médias sont soumis à des objectifs de rentabilité ou d’équilibre financier, le montant des aides doit donc être prévisible.

Financement uniquement de l’information

L’argent public doit financer uniquement l’information et non les autres types de contenu éventuellement véhiculés par le média, en particulier, la publicité, les petites annonces, etc. Le montant de l’aide doit donc être indexé sur le % d’information par rapport au contenu total du média.

Indépendance par rapport au support

La puissance publique aide au financement du contenu, indépendamment de son mode de diffusion, que l’information soit diffusée sur papier, en ligne, sur téléphone, sur tablette,  etc. du moment que le contenu est accessible à tous. Cela n’est donc vrai que si le contenu est potentiellement disponible pour la majeure partie de la population, sans restriction quant à son équipement. Par exemple, un media disponible uniquement sur une plateforme fermée comme l’App Store d’Apple devra bénéficier d’aides réduites par rapport à un média accessible sur Internet ou envoyé par la Poste.

Favoriser la pluralité

Si un des objectifs des aides à la presse est de permettre une information de qualité pour des citoyens éclairés, cela passe par une pluralité de médias capables d’informer, de faire réfléchir et de susciter des débats de fond. Qui dit pluralité dit pluralité d’opinion politique bien sûr, mais plus largement pluralités d’approche, de traitement et même de sujet des médias. Il faut partir du principe que c’est dans la contradiction et le débat que se forgent les choix pleinement réfléchis. Les aides à la presse doivent donc favoriser l’émergence et la pérennité de médias à audience faible, pour éviter que des médias ne restent dominants uniquement grâce à leur position dominante.

Les index

Ces principes généraux posés, on peut rentrer dans le vif du sujet : le calcul du montant de l’aide, et les questions que cela pose. Puisque l’on vise un mode de calcul transparent, il faut partir des diverses données sur le média afin de déterminer le montant de l’aide.

Audience

Par audience, on entend le nombre « d’utilisateur » du média : lecteurs pour un journal papier, visiteurs uniques pour un site web, auditeurs pour une station de radio, spectateurs pour une chaine de télévision, etc. L’audience d’un média doit être un critère fondamental du calcul du montant de l’aide. Si l’on voit bien les effets pervers que pourraient avoir des aides basées uniquement sur l’audience d’un média (comme c’est dans une certaine mesure le cas pour les revenus publicitaires), on ne peut imaginer des aides totalement déconnectées de l’audience. Il faut par ailleurs toujours avoir en tête que les conditions imposées aux aides changent de manière importante la donne. Afin de favoriser le pluralisme, les aides doivent croitre rapidement avec l’audience lorsque celle-ci est faible, puis progressivement de moins en moins pour finalement quasiment plafonner lorsque l’audience est importante.

Quantité de contenu : nombre de pages / signes / minutes de vidéo / etc.

Dans l’optique d’aider au financement du contenu, on peut envisager d’indexer les aides sur la quantité de contenu : un média comportant deux fois plus de contenu qu’un autre mériterait une aide plus importante. L’idée est séduisante, mais pose deux problèmes : d’abord, cela génèrerait un effet pervers qui inciterait les médias à créer un maximum de contenu, sans doute au détriment de la qualité, ou même à faire du remplissage à coup de contenu bon marché. Ensuite, sur l’aspect pratique : Si pour un hypothétique journal papier ne comportant que du texte, le calcul est faisable, dans la plupart des cas réels calculer de manière juste la quantité de contenu s’avère pratiquement impossible : comment comparer du texte à une vidéo ou une illustration, qui peut parfois faire partie de l’information, parfois n’en n’être qu’un élément décoratif, parfois même être le cœur de l’information (comme une carte légendée par exemple). La quantité de contenu ne doit donc pas être prise en compte dans le montant de l’aide.

Ratio publicitaire

Un média ne comportant aucune publicité recevra 100% du montant de l’aide. Il faut ensuite déterminer la dégressivité en fonction du ratio de publicité. On peut par exemple imaginer qu’un média papier comportant plus de 30% de publicité ne touchera rien alors qu’un média comportant 15% de publicité verra le montant de l’aide divisé par deux.

Prix

Puisque l’objectif est de favoriser l’accès du plus grand nombre a des médias de qualité, la question du prix de vente de pose, de deux façons : 1)  L’Etat doit-il financer un média que le tarif élevé rend inaccessible à de nombreux citoyens ? 2) Un média gratuit, qui n’est donc pas financé du tout par son audience, peut-il avoir un modèle économique sain ?

Mêmes si c’est questions sont pertinentes, le prix de vente ne doit pas rentrer en compte dans le calcul. Sur le 1) : les aides n’étant pas indexées sur le prix de vente mais sur l’audience, on peut supposer que plus le tarif d’un média est cher, plus son audience sera faible, et donc plus le montant de l’aide le sera également, ce qui incite les médias à opter pour un prix de vente accessible. Sur le 2) Compte-tenu des restrictions imposées pour bénéficier des aides d’une part (restrictions sur le capital), et du point précédent (indéxation négative sur la publicité) d’autre part, ce cas ne devrait pas se présenter.

Périodicité

Doit-on favoriser une certaine périodicité de l’information par rapport à d’autres ? Il est certain que produire une information quotidienne ne requiert pas les mêmes efforts qu’une information mensuelle (et cela ne répond par ailleurs pas aux mêmes fonctions). On peut imaginer un coefficient pour les quotidiens, un pour les hebdos, etc. On voit immédiatement que la question est complexe concernant les sites Internet, dont la quasi-totalité est alimentée en continu. On pourrait cependant du coup les considérer comme quotidien, mais comment alors traiter un site Internet mis à jour de manière irrégulière ou à une faible fréquence ? Par exemple le site Arrêt sur Images, produit quelques articles par jour, mais son programme phare est son émission vidéo, hebdomadaire. Pour unifier de manière simple tous les modes de diffusion et fréquences de publication, on peut unifier ces modes de diffusion en ne considérant pour tous que l’audience mensuelle.

Mode de diffusion

Comme indiqué dans les principes, les aides doivent être indépendantes du support de diffusion. La puissance publique n’a pas a priori à favoriser le papier au numérique ou inversement. De même, qu’un journal soit porté à domicile, acheté en kiosque, ou reçu par la poste, le montant de l’aide soit être identique. Il faut par contre réduire le montant de l’aide si le média n’est pas disponible dans un format accessible à tous, par exemple uniquement sous la forme d’une application pour iPhone.

Type de presse : grand public général, grand public spé, pro

Quel type de presse doit-on aider ? On peut considérer qu’il existe trois catégories de presse : la presse d’information générale et politique, la presse spécialisée grand public, et la presse professionnelle. Il semble évident que la première catégorie, qui doit jouer un rôle majeur pour la qualité du débat public, doit être soutenu. De même, la presse professionnelle ne doit évidemment pas l’être. La question de la presse spécialisée se pose : une publication (qui respecte toutes les conditions énoncées en II et traitant du cinéma, du jeu vidéo, de la pêche à la ligne, de l’automobile, ou du maquillage, améliorant ainsi la qualité de l’information des citoyens sur un sujet précis, doit-elle être soutenue par la puissance publique ?

Non, d’abord pour une raison pratique, la différence entre cette catégorie et la presse professionnelle est souvent floue, et vu le nombre de publications, le travail d’arbitrage s’avérerait assez compliqué. Mais surtout, étant spécialisée, cette presse ne relève par définition pas de l’intérêt général au même niveau que la presse d’information générale.

Aide au lancement

Lancer un nouveau média pose des difficultés supplémentaires : d’une part l’entreprise doit supporter de nombreux frais d’investissement (création graphique, maquettage, développement, frais administratifs, etc.) et d’autre part, le temps de se faire connaitre avant d’éventuellement trouver son public les recettes liées à la vente sont moindres. Ces difficultés peuvent constituer une barrière à l’entrée pour un média qui serait pourtant, une fois cette période de lancement passée, viable. Or si les aides sont directement liées à l’audience, elles ne permettent pas de passer cette période de lancement.

Il faut donc les compléter par une aide à l’investissement pour le lancement d’un nouveau média. Cette barrière à l’entrée peut être en partie levée par la mise à disposition de certains moyens matériels pour le lancement de nouveau média, ou par un fond d’investissement public.

  1. Voir par exemple Aides à la presse, un scandale qui dure, Sébastien Fontenelle, le Monde diplomatique, novembre 2014 ou Éditocrates sous perfusion : une gabegie « oubliée » par les médias dominants du même auteur, Acrimed, Septembre 2014 []
  2. Pour un nouvel écosystème de la presse numérique []
  3. Projet pour une presse libre par Pierre Rimbert, le Monde Diplomatique, décembre 2014 []
  4. Transformer les médias : Nos propositions, Acrimed []
  5. Regarder par exemple la vidéo pour un service public de l’information et de la culture, par Henri Maler, le 2 mars 2012 []
  6. Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences, par Henri Maler, le 27 octobre 2014 []

Ce que nous apprend la polémique sur Assassin’s Creed Unity

Ce n’est pas mon habitude de réagir à l’actualité sur ce blog qui traite plus de questions de fond, mais les critiques de membres du Parti de Gauche envers Assassin’s Creed Unity me semblent soulever des questions intéressantes.

Deux problèmes dans la critique formulée par le Parti de Gauche

Pour évacuer rapidement deux faiblesses dans la critique faites par les responsables du Parti de Gauche :

1. Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière commettent une première erreur de communication car d’après ce qu’en rapporte la presse, leur critique d’Assassin’s Creed Unity se base sur une bande annonce du jeu publiée en juillet à l’occasion de la Comic Con, réalisée par Rob Zombie1.

Le trailer est effectivement dégueulasse, à la fois sur la forme et sur le fond. Sur la forme, c’est dans un style comic animé extrêmement gore, assez logique vu que Rob Zombie est réalisateur de films gore et que le trailer a été réalisé pour la Comic Con. On aime ou on n’aime pas, dans tous les cas c’est un choix artistique sur lequel il n’y a pas grand-chose à dire. Par contre sur le fond, je ne peux là qu’être d’accord avec Alexis Corbière lorsqu’il écrit sur son blog :

« Le Peuple de Paris est présenté pour une cohorte brutale et sanguinaire, c’est lui qui produit la violence, toujours lui qui de façon aveugle fait couler le sang, notamment du bon roi débonnaire. Comme de coutume, la caricature le plus bestiale concerne Maximilien Robespierre qui est présenté comme ‘bien plus dangereux que n’importe quel roi’, ‘des familles entières furent détruite à cause de Robespierre’, cette vidéo va même jusqu’à affirmer qu’avec lui ‘il y eut des centaines de milliers de morts et des rues entières remplies de sang »2.

Une vision on ne peut plus réactionnaire de la Révolution française. Préciser que la critique se basait principalement sur ce trailer aurait permis d’éviter le seul contre-argument a peu près recevable à leur critique « vous jugez sans avoir joué au jeu », « le jeu n’est pas pareil », etc. Cela dit, il s’agit bien d’un trailer officiel, créé à la demande d’Ubisoft, validé et diffusé par Ubisoft, on peut donc penser qu’il leur convenait. Et surtout, le reste du jeu est tout aussi orienté idéologiquement, comme l’explique en détail Alexis Corbière dans une nouvelle note de blog3.

2. Le terme utilisé par les deux membres du Parti de Gauche est le terme de « propagande ». Or la propagande est une « action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines ». Le mot important est ici le mot « pour » : pour qu’il y ait propagande, il faut qu’il y ait une intention d’influence idéologique. Je ne pense pas que quiconque chez Ubisoft se soit dit « nous allons grâce à notre jeu salir l’image de la Révolution française et de Robespierre ». Parler de propagande donne donc une totalité un peu complotiste au propos, ce qui atténue  inutilement sa portée.

Une réalité sur le fond

Mais sur le fond, la question du traitement historique de la Révolution dans le jeu est évidemment intéressante. Un des producteur du jeu affirme qu’ « Assassin’s Creed Unity est un jeu vidéo grand public, pas une leçon d’Histoire ». C’est vrai, mais personne ne reproche à Assassin’s Creed Unity de ne pas être historiquement juste ; c’est une fiction et il est normal qu’elle prenne des libertés avec la réalité historique. Ce n’est pas pour autant que le jeu ne véhicule pas une vision forcément politique de la Révolution. Toute œuvre de fiction est porteuse d’une vision du monde et encore plus lorsqu’elle se rattache directement à l’Histoire. D’ailleurs, Antoine Vimal du Monteil, un des producteurs du jeu déclare que « la Révolution n’est que la toile de fond »4 d’une histoire personnelle autour du héros, elle n’est qu’accessoire. Les auteurs avaient donc d’autant plus de liberté dans le traitement de celle-ci, et dans le choix des évènements réels auxquels l’intrigue se rapporte, comme l’explique Jean-Luc Mélenchon sur son blog.5.

Pour mûrir, le jeu vidéo doit accepter que, tout en restant incontestablement un divertissement, il est un média à part entière, et donc potentiellement un art et qu’il peut être porteur de message politique, et cesser de croire en la possibilité d’une neutralité idéologique. Ce n’est pas parce que l’objectif premier d’une grande majorité de jeux est le divertissement et non la transmission de valeurs qu’il n’y en a pas pour autant. Les polémiques récentes sur le sexisme dans le jeu vidéo l’ont bien montré. Le cinéma l’a accepté depuis longtemps et personne ne s’offusque lorsque l’on critique les partis-pris idéologiques d’un film. Les réactions aux déclarations de membres du Parti de Gauche, en particulier dans la « presse » spécialisée, montrent que beaucoup de chemin reste à faire à ce niveau-là.

L’analyse du contenu idéologique d ’Assassin’s Creed Unity ne nous apprendra sans doute pas grand-chose sur la Révolution française, ce n’est en effet pas un livre d’Histoire (ou une conférence d’Henri Guillemin), par contre il peut nous en apprendre beaucoup sur l’idéologie dominante dans le milieu de ses développeurs. En effet puisque les développeurs et scénaristes du jeu n’ont sans doute pas volontairement orienté politiquement le jeu, le résultat est à l’image de que qui forme le « neutre idéologique » apparent, c’est-à-dire l’idéologie dominante. Et à ce niveau, c’est donc révélateur (et assez inquiétant) de la vision que les nord-américains (l’essentiel du développement est fait à Montréal) ont de la Révolution française. Il est important d’une part de critiquer cette vision réactionnaire, de la démonter et de la dénoncer, ce qui ne présage par ailleurs rien des qualités vidéo-ludiques du jeu. Une analyse de l’idéologie des jeux vidéo qui reste à faire, jeu par jeu. D’autre part, il faut agir pour favoriser la diversité de la création mondiale de jeu vidéo et éviter son uniformisation, par exemple en créant un Centre National du Jeu vidéo.

  1. Assassin’s Creed Unity – Comic Con Revolution Trailer [Vost FR] []
  2. Les créateurs d’Assassin’s creed unity véhiculent une propagande réactionnaire sur la Révolution Française, Alexis Corbière, 13/11/14. []
  3. Toujours à propos d’Assassin’s Creed Unity : quatre réponses à des remarques, Alexis Corbière, 17/11/14 []
  4. « Assassin’s Creed Unity est un jeu vidéo grand public, pas une leçon d’histoire », interview d’Antoine Vimal du Monteil par William Audureau, lemonde.fr, 13/11/14 []
  5. Le lendemain et même ensuite, Jean-Luc Mélenchon, 17/11/2014 []

Soirée spéciale élections municipales ou soirée Front National ?

Je dois avouer quelque chose : dimanche soir j’ai regardé la soirée dédiée aux élections municipales à la télé. J’en attendais bien sûr pas grand-chose (de la soirée, pas des élections). Comme je suis attaché au service public, je l’ai regardé principalement sur France 2. Animée par Delahousse et Pujadas1, tout s’annonçait parfait.

Et là, j’ai eu l’impression d’être au QG du Front National : on ne parlait que du Front National, les animateurs ne parlaient que de ça, ne posaient que des questions là-dessus, tous les scores des candidats n’était exprimés qu’en fonction des scores du Front National et les mots « Front National » étaient répétés en boucle toute la soirée. Du coup j’ai eu un doute, est-ce que j’ai ce sentiment à cause de ma détestation absolue de ce parti fasciste ? Suis-je influencé par Jean-Luc Mélenchon qui parle de lepénisme médiatique2 ? Ou est-ce que véritablement la soirée de France 2 était dédiée au Front National ?

Méthodologie

Pour passer d’une impression à une évaluation objective, j’ai donc regardé l’émission en différée afin d’en tirer des statistiques, en notant, pour chaque prise de parole :

  • le nom et le parti de l‘intervenant·e
  • la durée de la prise de parole.
  • le nombre de fois où le nom de chaque force politique était citée
  • le thème de la prise de parole, s’il est unique (pour que ça reste faisable)

J’ai essayé d’être le plus précis possible sur le temps de parole, le plus attentif possible sur les citations et le plus juste possible sur les thèmes. Sur les 124 minutes d’émission, il y a sans doute quelques erreurs ; vu le temps que m’a pris ce travail, je n’ai pas refait un passage de vérification. Les données brutes sont disponibles ici si vous voulez les exploiter.

Voici donc quelques statistiques.

Statistiques

Forces politiques citées

citationsCliquez pour avoir les noms complets des forces politiques

Les mots « Front National » (et les variantes comme le « Rassemblement Bleu Marine » / RBM) ont été prononcés 181 fois pendant l’émission, soit 1,5 fois par minutes en moyenne. Si l’on ajoute « extrême droite », on arrive quasiment au même nombre de citation que l’UMP et le PS réunis, chacun totalisant eux-mêmes plus de citations que l’ensemble des autres forces. La répartition des citations est donc : 39% FN, 22% UMP, 21% PS … et 18% pour tout le reste.

Sujets traités

Mais donc pourquoi ne parle-t-on que de ça ?

Parce que le constat est effectivement le suivant : la totalité de la « soirée élections municipales » tournait uniquement autour du FN. En effet, si l’on observe le sujet des prises de parole pendant l’émission, on constate déjà que 25% sont exclusivement consacrées au FN. Par soucis de simplicité, j’ai classé dans « divers » toutes les interventions traitant de plusieurs sujets, ce qui regroupe notamment les annonces de résultats et les questions et commentaires sur l’abstention (nombreux avant 20h). Ces « divers » contiennent donc également beaucoup d’interventions en partie consacrées au FN, comme en témoigne le nombre de citations de « Front National » mentionné précédemment. sujet-interventions

On a donc 25% des interventions consacrées exclusivement au FN, 5% exclusivement à l’UMP, 5% exclusivement au PS, et quasiment rien pour le reste. Si l’on exclut les « divers », on obtient la répartition suivante : sujet-interventions-hors-divers

Le Front National représente donc 68% des interventions consacrées à une force politique en particulier (et encore, en y incluant les interventions consacrées à la « gauche » et à la « droite » sans plus de précision).

Questions posées par les animateurs

Pourquoi les invités, pourtant de différents partis politiques ne parlent-ils que de ça ?

En analysant les chiffres des interventions des animateurs, la réponse est rapidement évidente : les animateurs n’interrogent les invités que sur ce sujet-là : « Que pensez-vous du score du Front National ? », « Que pensez-vous du score du Front National dans la ville de … ? », « en cas de triangulaire avec le Front National, quelles sont vos consignes ? », etc.

sujet-questions

Pujadas d’ailleurs l’annonce lui-même à un moment de la soirée : « Ca sera une des thématiques dominantes de la soirée [le FN] ; il y aura beaucoup de villes avec des triangulaires » (50 :49). Bien sûr les seules triangulaires dont parle Pujadas sont celle PS/UMP/FN. Et le FN n’est pas « une des thématiques dominantes de soirée », mais en fait l’unique thématique de la soirée. Delahousse déclare également, plein de naïveté : « on parle beaucoup du Front National ce soir » (77 :38).

Une soirée organisée autour du Front National

Certains invités ont bien tenté de protester, comme par exemple Brice Hortefeux (UMP) : « Depuis le début de ce débat, je suis stupéfait parce que tout doit être organisé autour du commentaire du Front National. La réalité ce n’est quand même pas ça ! » (64 :11) ou Pierre Laurent (PC) : « Vous présentez le Front National comme le grand vainqueur de ses élections. C’est un scénario que vous annoncez depuis des semaines et vous faites comme si tous les résultats le confirmaient. La carte nationale est très différente de celle-là » (à 3 minutes de la fin).

Mais ces protestations sont vaines car en fait, avant même l’annonce du moindre résultat, le thème « Front National » de la soirée était déjà déterminé. En témoignent les choix de duplex et d’envoyés spéciaux. Sur les quatre interviews en duplex de la soirée (forcément organisés à l’avance), une est de Jean-François Copé, et trois sont consacrées au Front National : Florian Philippot (FN), Gilbert Collard (Rassemblement Bleu Marine) et Steeve Briois (FN).

Concernant les lieux où étaient dépêchés des envoyés spéciaux, on retrouve les passionnants QG de campagne de Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP, Paris), Jean-Claude Gaudin (UMP, Marseille) et (bien plus tard dans la soirée) ceux de Anne Hidaldo (PS, Paris) et Patrick Mennucci (PS, Marseille). Malgré l’intérêt quasiment nul de ces envoyés spéciaux, le choix peut se comprendre par l’importance des villes choisies et le poids politique des partis en question. Mais France 2 avait aussi dépêché des envoyés spéciaux à Hénin-Beaumont (26 868 habitants), Saint-Gilles (13 564 habitants), Carpentras (28 815 habitants), villes choisies pour leurs forts scores probables du Front National. Et tant qu’à faire, autant avoir directement des envoyés spéciaux dans les QG des candidats FN comme Stéphane Ravier (Marseille) ou Steeve Briois (Hénin-Beaumont) pour en retransmettre l’atmosphère de joie qui y règne.

Enfin, quand Delahousse, d’habitude si mielleux, n’a pas eu la réponse d’Henri Guaino qu’il attendant sur le Front National, il revient à la charge de manière presque agressive : « Sincèrement, quand on pose une question on a envie quelque fois d’avoir une réponse ! Est-ce qu’il n’y a rien en commun, aucune valeur, entre vous et le Front National ? » (110:55), et ce alors que viennent d’être annoncés des résultats cruciaux pour Paris (où il est vrai, le score du FN n’est pas très intéressant).

Que fallait-il faire ?

Fallait-il ignorer la montée par endroit du FN et le fait que quelques villes seront (comme en 1995) dirigées par un maire FN ; qu’il y aura d’une manière générale plus de conseillers municipaux FN ? Non ; ce n’est pas en soi un sujet inintéressant, et cela mérite indéniablement même que l’on en parle. Encore que tant à en parler il faudrait surtout en analyser les causes, plutôt que de se borner aux commentaires et aux questions sur les stratégies électorales de second tour.

Mais ce qui est choquant c’est le décalage entre la réalité de ces élections et l’image médiatique qu’il en est donné. Durant toute la soirée, la « montée » du Front National est simplement le seul sujet traité pendant 2 heures, alors que le parti fasciste de la famille Le Pen a fait en moyenne 14,8% dans les 585 communes (sur 36 000) où il a présenté des listes3. C’est déjà beaucoup trop, mais on est loin de l’image donnée d’une France qui serait bientôt gouvernée au niveau municipal par le FN, chaque parti devant, partout, choisir entre « Front Républicain » et alliance avec le FN.

De quoi d’autre pouvait-on parler ?

Car oui, au final, le rôle des médias est aussi de hiérarchiser l’information, pour cela encore faut-il qu’elle soit traitée par des journalistes et pas des animateurs juste bons à passer le micro et à commenter des graphiques à coup de phrases chocs.

Je ne suis pas journaliste, et d’ailleurs libre à chaque média de considérer chaque information comme méritant d’être traitée ou non, mais ces élections ont par exemple vu : une bonne progression d’EELV dans de nombreuses communes, la recomposition de la gauche (et les triangulaires d’un autre genre qui en découlent parfois), la division du Front de Gauche, les stratégies d’alliance variable du « centre » dont on aurait pu analyser l’impact sur les résultats, les tendances des premières élections municipales pour plusieurs jeunes partis (Debout La République, le Parti de Gauche, Union des Démocrates et Indépendants), les élus condamnés qui se représentent (et qui sont même parfois élus), les difficultés de l’extrême gauche, la situation inédite de Grenoble, le maintien ou non des mairies communistes … ou je ne sais encore combien d’autres sujets largement passés sous silence des médias dominants.

Conclusion

L’analyse de cette soirée électorale de France 2 démontre l’importance pour la démocratie de la qualité de l’information politique. Il est donc indispensable non seulement d’observer les pratique des médias, mais aussi d’en faire une analyse critique, et surtout de faire de la question des médias et de leur réappropriation démocratique une question politique centrale de tout programme politique visant le progrès social.

  1. « journaliste » récompensé en 2010 de la laisse d’or (attribuée au « journaliste le plus servile »). Lire : La complaisance de David Pujadas mérite d’être récompensée, Acrimed []
  2. « Le Monde » organe central du Lepénisme médiatique, le blog de Jean-Luc Mélenchon []
  3. Municipales : radiographie des performances du FN, lemonde.fr []

La presse jeu vidéo est-elle indépendante ?

Tout d’abord, quand on parle d’indépendance, il convient de préciser de quoi on parle. Qui dit indépendance, dit indépendance de quelqu’un par rapport à quelqu’un d’autre. Ici, on parlera généralement d’indépendance de la presse par rapport aux éditeurs de jeux. Mais cette question, prise dans son ensemble, n’a que peu de sens, et j’expliquerai pourquoi. La question que l’on se pose en fait est : les journalistes de la presse spécialisée dans le jeu vidéo peuvent-ils véritablement écrire ce qu’ils pensent vraiment ? C’est donc la question de la liberté d’expression des journalistes jeu vidéo qui est en question.

Appréhender la réalité de la liberté d’expression effective des journalistes en général peut être un problème relativement complexe. Mais concernant la presse vidéoludique, pas besoin d’avoir lu la Fabrication du Consentement ou d’être adhérent d’Acrimed pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans ce secteur : les choses sont plus simples.

Version courte : 3615 Usul – La presse JV

Version longue : la suite de l’article.

I Écarter les mauvaises explications

Si les choses sont simples, il convient néanmoins de ne pas croire aux explications trop simples (mais fort pratiques), qui se focalisent uniquement sur la question de la déontologie des journalistes. Si c’est pour lire ça et déplorer qu’il n’en soit pas autrement, autant aller sur Arrêt sur Images1.

Le problème le plus fréquemment mis en avant, les ménages – c’est-à-dire le fait qu’un journaliste soit rémunéré par un éditeur pour effectuer la présentation d’un jeu lors d’un évènement – n’est effectivement pas sans conséquence, notamment dans les cas extrêmes où un journaliste d’une grande notoriété se transforme en panneau publicitaire2, puisque cela accentue la proximité des journalistes avec les éditeurs dans un milieu déjà réduit, mais il ne faut pas en surestimer les effets : d’une part ces ménages représentent en France des enjeux financiers faibles et d’autre part leur aspect par nature totalement public limite les abus.

Concernant les fausses solutions, de nombreux média jeu vidéo ont décidé à la suite d’une « affaire » ou d’une autre, de clarifier leurs pratiques vis-à-vis des éditeurs de jeu vidéo en publiant une charte de déontologie, un éditorial de clarification du sujet ou ce genre de choses. Aussi bien intentionnés et même peut-être sincères puissent être leurs auteurs, ces chartes n’ont que peu d’intérêt, car elles ne sont assorties d’aucune obligation, d’aucune contrainte extérieure, et même si par hasard le non-respect d’une de ses clauses se trouvait découvert, aucune pénalité ne serait infligée au média. En quelque sorte, les promesses n’engagent que ceux qui y croient…

Dans les deux cas, il s’agit de pointer du doigt la responsabilité individuelle des journalistes sans voir que le problème est un problème structurel, de fond, pas une histoire de quelques journalistes à la déontologie questionnable qui saliraient le métier. Non, les véritables enjeux sont fondamentalement des enjeux structurels et économiques.

II. L’indépendance en quatre critères

Afin d’analyser de manière objective les facteurs de dépendance ou d’indépendance de la presse jeu vidéo par rapport aux éditeurs de jeux, il convient d’analyser point par point pour chaque média les quatre critères clés qui conditionnent son indépendance : ses sources d’information, sa structure actionnariale, ses sources de financement et le rapport de force global induit par ses critères et par l’audience du média.

1. Quelles sources d’informations ?

Comme une grande partie de la presse spécialisée d’autres domaines, la presse jeu vidéo fait face à un problème central pour son indépendance : l’immense majorité de l’information est produite par les éditeurs. C’est inévitable et c’est pour cela qu’imaginer une presse jeu vidéo totalement indépendante des éditeurs est illusoire. Cela dit, les éditeurs font un maximum d’efforts pour que cette information soit utilisable par les médias à un moindre coût : information formatée (communiqué de presse, alerte presse, alerte « assets »), éléments médias facilement accessibles et utilisables (FTP, extranet, vidéos « embed » prêtes à l’usage) etc. D’autre part l’accès aux studios de développement (là d’où émane pourtant l’essentiel de l’information brute sur les jeux) est le plus souvent volontairement restreint par les éditeurs.

Au final, se contenter de relayer l’information diffusée par les éditeurs (ou leur agence de presse) est nettement plus simple – et donc plus économique – que de faire l’effort d’aller chercher l’information à la source, et fortiori de la produire soit même (analyse, dossier de fond). Plus la situation financière du média est difficile, plus grande pourra être la tentation de favoriser l’information bon marché, c’est-à-dire préparée par les éditeurs.

D’autre part, pour pouvoir sortir les critiques ou tests des jeux dans les temps (c’est-à-dire au moment de la sortie du jeu), la presse dépend largement des versions de tests mises à disposition par les éditeurs. Une critique trop sévère et le média risque un « blacklistage » par l’éditeur, c’est-à-dire, pas de versions de test des prochains jeux et, comme on le verra ci-après, une éventuelle coupure du budget publicitaire. Le journal devra donc aller se l’acheter lui-même et sortir son article en retard, générant une perte d’audience. Généralement, les relations avec l’éditeur reviennent rapidement à la normale3. La capacité du média à encaisser les « blacklistage » des éditeurs dépend, là encore, de sa santé financière.

2. A qui appartient le média ?

Question évidente mais pourtant fondamentale : qui est le propriétaire du média en question ? Deux principaux cas de figure : soit il appartient aux journalistes qui y travaillent, soit il appartient un propriétaire extérieur. Dans le second cas, il faut se demander pourquoi le journal été acheté (ou fondé) par ce propriétaire. Quand une société investi plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d’euros pour être propriétaire d’un média d’information générale son objectif peut être multiple (notamment dans l’espoir d’influencer l’opinion publique, ou d’améliorer la couverture médiatique de ses autres activités commerciale), mais dans le jeu vidéo, l’objectif est simple : il s’agit de rentabiliser son investissement.

A partir de là, toutes les décisions seront prises avec cet objectif en ligne de mire. Même si un changement de propriétaire n’a pas forcément de conséquences immédiates, les propriétaires finissent tôt ou tard par vouloir exercer leur pouvoir de décision, structurellement supérieur à celui des journalistes. Comme le disais si bien Franz-Olivier Giesbert, pourtant alors directeur des rédactions du Figaro : « Mon pouvoir, excusez-moi, c’est une vaste rigolade. Le vrai pouvoir stable, c’est le pouvoir du capital. Il est tout à fait normal que le vrai pouvoir s’exerce. »4. Et les conflits qui traversent actuellement Libération en sont une preuve flagrante5.

3. Qui le finance ?

Si la propriété de l’entreprise détermine sa stratégie à long terme, son mode de financement est lui déterminant pour les choix à plus court terme. Les principaux médias spécialisés sont tous financés par la publicité, au moins en partie. Mais certains possèdent d’autres sources de financement, d’autres non. Les magazines papiers requièrent l’achat du numéro ou un abonnement, alors que certains sites proposent un abonnement facultatif (autour de 2-3 € par mois) donnant des avantages sur le site (dont la suppression de la publicité). Enfin, certains médias peuvent vendre du contenu rédactionnel à d’autres sociétés comme des médias généralistes ou des sites marchands.

Le financement par la publicité et par les ventes/abonnements créent tous les deux une dépendance face à l’audience du média : moins de lecteurs implique moins de revenus. Mais cette dépendance ne s’inscrit pas dans la même temporalité : un média financé par les ventes tendra à favoriser le temps long, afin que ses acheteurs/abonnés le restent, donc aura plutôt tendance à favoriser la qualité (perçue par les lecteurs en tout cas). La publicité elle favorise tout type d’audience : celle des lecteurs réguliers d’une part (et il ne faut pas l’oublier !) et, en plus, celle des lecteurs/visiteurs occasionnels. Et cette audience-là provient pour la presse papier de « une » racoleuses (ce qui n’est pas le cas dans le jeu vidéo) et pour le web aujourd’hui essentiellement des moteurs de recherche. Cette recherche d’audience ponctuelle implique une course à la vitesse de publication de la dernière actualité et une tendance à se focaliser sur les thèmes qui sont fréquemment recherchés à ce moment-là, pour pouvoir ressortir dans les résultats des recherches.

A ce premier effet de la publicité (la recherche d’une audience immédiate), s’ajoute celui bien connu de la pression économique des éditeurs-annonceurs. Ou plutôt des annonceurs-éditeurs, car une très large majorité des annonceurs dans les médias jeu vidéo sont des éditeurs de jeu vidéo, ou de secteurs connexes. Concrètement, comment ça se passe ? Un média publie une information qui déplait à un éditeur (info confidentielle ou opinion négative sur un jeu), l’éditeur annule le budget publicitaire prévu sur ce média6. Les médias reviennent rarement en arrière sur les notes ou informations publiées (sous peine de perdre toute crédibilité auprès de leurs lecteurs), mais l’effet de ces pressions économiques est que, la fois suivante, les médias réfléchiront à deux fois avant de publier un article qui ne plaira pas à un éditeur/annonceur.

Que le média cède ou non à ce chantage économique dépend de beaucoup de facteurs, comme la diversité et la solidité du financement, le courage des dirigeants du média, l’indépendance de la rédaction par rapport à la publicité, et finalement, du rapport de force global entre le média et l’éditeur.

4. Quel rapport de force ?

Les différents éléments évoqués précédemment doivent être combinés à l’audience du média, pour finalement permettre de déterminer le véritable facteur d’indépendance entre média et éditeurs de jeu : le rapport de force. Car, oh surprise, les relations entre deux sociétés commerciales sont avant tout économiques, c’est-à-dire sont la traduction financière d’un rapport de pouvoir.

Car c’est bien finalement la question centrale qui se pose en cas de conflit entre éditeurs et médias : qu’à chacun à perdre en cas de coupure des relations ? C’est là que l’audience entre en jeu. Plus importante est l’audience du média, plus il pourra être indépendant. Ainsi par exemple jeuxvideo.com, qui pourtant appartient à sa régie publicitaire et qui est financé à 100% par la publicité, jouit incontestablement d’une bonne indépendance éditoriale, car du fait de sa position extrêmement dominante en termes d’audience (environ cinq fois plus de lecteurs que le deuxième site), aucun éditeur ne peut se permettre de se fâcher avec jeuxvideo.com. Alors qu’à modèle économique et actionnarial équivalent, un site comme jeuxactu.com est probablement plus vulnérable aux pressions économiques7.

III Quelles perspectives ?

Avec cette grille de lecture, on peut analyser la situation actuelle et les perspectives du secteur, et paradoxalement, elles ont à mon sens plutôt de quoi rendre optimiste.

Presse papier : Canard PC, JV/Games, le survivant et le renouveau

Au niveau de la presse papier, 2012 a vu la fin de l’agonie de M.E.R.7 (ex Yellow Media, ex Future France) et la fermeture de quasiment tous les magazines jeu vidéo français restant, et 2013 a vu la fin d’IG Magazine. Cependant Canard PC, lancé il y a maintenant plus de 10 ans, se porte bien.

Les nouveaux magazines papier lancés l’année dernière, JV et Games Magazine8, ont chacun choisi une nouvelle approche du traitement du jeu vidéo, et les premiers résultats semblent encourageant. Ces trois magazines, avec leurs différences importantes, profitent de leur périodicité pour s’éloigner un peu de la pure logique news/test/preview et proposer d’autres contenus moins directement dépendant des éditeurs. Au niveau de la structure actionnariale, ils appartiennent (pour Canard PC et JV en tout cas) aux journalistes fondateurs qui y travaillent9. Enfin, au niveau des sources de financements, tous sont financés à la fois par les lecteurs et par la publicité.

Sur Internet : une réorientation des challengers

Sur le web, à part jeuxvideo.com qui reste largement dominant, on assiste à des reculs d’audience des autres sites sur le même positionnement « généraliste  jeu vidéo » et possédant les mêmes caractéristiques (selon les critères définis précédemment) : jeuxvideo.fr, jeuxactu.com, gamekult.com.

Face à ce recul, Gamekult essaye de se démarquer d’une part en offrant plus que le triptyque news/tests/preview par la rédaction de dossier plus recherchés, de véritables analyses de fond, et d’autre part de diversifier son financement via le (re)lancement des abonnements premium, en faisant le lien entre les deux10. C’est aussi la voie qu’emprunte Gameblog, qui lui est toujours majoritairement détenu par ses fondateurs. Sans avoir de chiffres plus précis sur le nombre d’abonnés que le marquage « premium » dans les forums, il semble que leur offres « premium » connaissent un certain succès.

Enfin, la montée en puissance permanente des réseaux sociaux au détriment des moteurs de recherche comme point d’entrée vers l’information sur le web oblige les sites à favoriser un contenu que les lecteurs ont envie de partager plutôt qu’uniquement optimisé pour un bon classement sur Google(-actualités), ce qui favorise le contenu de qualité (ou, aussi, celui qui « buzz »).

IV Conclusion

Au final, on ne peut que constater les médias de presse spécialisée dans le jeu vidéo qui survivent (ou qui possèdent des perspectives positives pour les plus récents) sont ceux qui disposent de la plus grande indépendance par rapport aux éditeurs de jeu vidéo, de par leur sources d’information, leur détention par leur rédaction et un financement diversifié, le tout permettant de créer un rapport de force équilibré.

Si la presse d’information politique et générale possède des problématiques qui lui sont propres (et qui dépassent le sujet de cet article), on peut néanmoins constater que les mêmes effets produisent les mêmes causes11, avec des enjeux qui eux dépassent ceux du jeu vidéo, puisqu’il s’agit de rien moins que l’information des citoyens, pilier indispensable de la démocratie.

  1. Bon en fait cette émission consacrée à l’indépendance de la presse jeu vidéo n’est pas si mal, mais c’est plus Ivan Gaudé, de Canard PC, qui soulève les véritables questions []
  2. C’est le fameux Doritosgate, raconté par exemple ici []
  3. Sur le sujet, lire l’interview d’Ivan Gaudé sur Ragemag []
  4. France Inter, 1989 []
  5. « Libération » crie sa rage en une : « Nous sommes un journal », Emmanuelle Anizon, Télérama, 08/02/2014 []
  6. Les « affaires » Heavy Rain (Sony) / Gamekult et Call of Duty : Black Ops 2 (Activision) / Gameblog ont fait parler d’elles, mais bien d’autres ne sont sans doute jamais dévoilées publiquement []
  7. Jeuxactu réalise par ailleurs de nombreux partenariats avec les éditeurs. Lire JeuxActu.com, faux site de presse et vraie agence de pub , Sébastien Rochat, Arret sur Images, 05/12/2012 []
  8. Lire : Entretien avec Jérôme Dittmar (GAMES Magazine), Pocket Gamer France []
  9. - Canard PC appartient aux cinq journalistes fondateurs (dont trois y travaillent encore), et à deux sociétés minoritaires : Materiel.net et Gandi
    – JV Le Mag appartient aux journalistes qui y travaillent
    – Pour Games Magazine, c’est mois clair : il appartient aux Éditions Réticulaires (Chronic’art) dont les principaux actionnaires sont, d’après leur site : Léo Scheer, Benoit Maurer, 2B2M []
  10. Les articles de fond sont tagués « Co-financés avec nos membres Premium » []
  11. Lire par exemple cet article : Libération, d’un Joffrin à l’autre …de 2006 []

Pour un Centre National du Jeu Vidéo

Au fil de mes réflexions sur les politiques autour du jeu vidéo, j’ai régulièrement réfléchi au meilleur moyen de mettre en place des politiques publiques pour le jeu vidéo, et je suis progressivement arrivé à la conviction qu’un Centre National du Jeu Vidéo serait la meilleure solution pour mettre en place une politique publique dédiée au jeu vidéo. J’ai participé à une table ronde (filmée) sur le sujet cet été, mais la vidéo n’étant toujours pas disponible, je publie ici un résumé de mon intervention, légèrement mise à jour depuis.

Centre National du Jeu VidéoPourquoi une politique publique pour le jeu vidéo ?

Depuis une vingtaine d’années, une immense partie de la jeunesse joue au jeu vidéo, et les jeunes d’il y a 20 ans ont maintenant 35-40 ans et une bonne partie conserve une pratique du jeu vidéo. D’après la propagande de l’industrie du jeu vidéo, il y a aujourd’hui environ 55% de la population française qui joue. Cela ne doit pas masquer qu’aujourd’hui une grande partie des joueurs sont, pour des raisons historiques et pour des raisons de choix éditoriaux des éditeurs, des jeunes hommes. Cependant, l’élargissement du public en termes d’âge et de genre est réel et tout laisse penser qu’il devrait se prolonger.

En termes de chiffres – puisqu’on est bien en face d’une industrie – le jeu vidéo représente en France 3 M€ de chiffre d’affaires (livre : 2,8 M€, cinéma+vidéo : 2,6 M€ (1,2+1,4), musique enregistrée : 600 m€) et dans le monde : 50 M€ (livre : 82 M€, cinéma : 66 M€, musique enregistrée : 22 M€).

Enfin, si la création de jeu vidéo puise largement ses références dans d’autres cultures populaires, on voit de plus en plus l’inverse qui se produit, c’est-à-dire les codes culturels du jeu vidéo imprégner d’autres domaines, comme le cinéma ou la musique en particulier.

Quelle que soit la réponse que l’on apporte à la question de savoir si le jeu vidéo est un art, cela montre la place importante et grandissante du jeu vidéo dans la culture. Et cette place grandissante rend donc de plus en plus nécessaire de véritables politiques publiques pour le jeu vidéo.

Pour défendre la diversité de la création

Aujourd’hui, la quasi-totalité du financement de la création de jeu vidéo est orienté exclusivement vers la réalisation de profit et le retour sur investissement. Ce qui pose deux principaux problèmes :

  1. Un certain formatage de la création, qui découle des logiques de rentabilité, de prise de risque limité, et d’autocensure.
  2. Vu le caractère extrêmement mondialisé de cette industrie (ce qui contrairement aux biens matériels n’a pas de conséquences écologiques), induit une compétition internationale pour les capitaux, que les studios français peuvent difficilement gagner. En effet, le modèle social, le système de droit d’auteur et la surévaluation de l’euro réduisent l’attractivité de la France pour les investisseurs internationaux. D’autant plus que d’autres territoires pratiquent un fort dumping fiscal ou social.

Ces deux éléments ont pour conséquence une disparition progressive de la création française de jeu vidéo, ce qui, au delà des questions d’emploi, est dommageable en termes de diversité de la création mondiale. Il faut donc que la puissance publique agisse pour défendre l’intérêt général.

Pour régler les questions du droit d’auteur

Comme je l’expliquais dans mon article sur le droit d’auteur en jeu vidéo, la question des droits d’auteur entre créateur et ayant droit (studio ou éditeur) pose en pratique peu de problèmes parce que le secteur est très peu développé et encore très jeune, mais elle est loin d’être réglée sur le fond.

D’autre part, le jeu vidéo s’inscrit dans la problématique plus large de la question du droit d’auteur entre les auteurs et le public à l’ère du numérique. Quel partage non marchant ? Quel marché d’occasion ? Quelles limites pour le domaine public ?

Pour une meilleure régulation de la diffusion

Les questions de la régulation de la diffusion comportent deux aspects différents. Premièrement, les questions liées à la protection de la jeunesse et donc à la restriction de la diffusion de certains jeux à certains publics. Aujourd’hui, le système PEGI mis en place en Europe est d’une grande hypocrisie : d’un côté il reconnait que certains jeux ne sont pas adaptés à un jeune public (avec les icônes correspondantes), de l’autre, aucune mesure n’est prise pour effectivement limiter l’accès des jeunes joueurs à ces jeux.

Deuxièmement, le contrôle éditorial réalisé par les constructeurs ou les plateformes de diffusion fait qu’aujourd’hui on observe des cas de jeux censurés par des acteurs privés comme Apple, mais surtout une forte autocensure de la part des éditeurs et par conséquent des studios.

Un Centre National du Jeu Vidéo

Si les questions de droit d’auteur et de règlement de la diffusion peuvent être réglées par des lois (à conditions que les représentants du peuple soient capables de comprendre les enjeux pour pouvoir trancher politiquement), la question de la diversité de la création, et donc de son financement est une problématique permanente, et doit avoir sa propre institution, sur le modèle du Centre National du Cinéma et l’image animée (CNC).

« L’affaire Maraval » a permis de remettre au grand jour la question du fonctionnement du CNC et a déclenché de vifs débats entre professionnels du cinéma. Mais il y a un point qui, quelles que soient les positions a quasiment toujours fait l’unanimité : le système de financement du cinéma français (où la diffusion commerciale d’œuvres finance la création) est fondamentalement bon, et on lui doit la survie du cinéma français, alors qu’il a très largement disparu dans le reste de l’Europe. Cela dit, ce système est loin d’être sans défaut, d’où les débats au début de l’année.

L’idée est donc de s’inspirer du CNC pour créer un Centre National du Jeu Vidéo (CNJV), en reprenant ce qui fonctionne bien pour le cinéma, en tirant les leçons des problèmes actuels posés par le fonctionnement du CNC, et bien sûr en adaptant le dispositif aux spécificités du jeu vidéo, qui possède des similitudes avec le cinéma, mais aussi des différences.

Missions du CNJV

  1. Participer au financement de création française de jeu vidéo
  2. Promouvoir la création française de jeu vidéo en France et à l’étranger
  3. Coordonner et promouvoir les aides territoriales au jeu vidéo
  4. Protection du patrimoine vidéoludique

Pourquoi un organisme dédié au jeu vidéo ?

Le jeu vidéo est aujourd’hui traité par les pouvoirs publics par de trop nombreux organismes et administrations : Ministères de la Culture, de l’Économie, du Redressement Productif (via le Ministère délégué à l’Innovation et l’Économie numérique), CNC, UBIFRANCE, Bpifrance, certaines collectivités locales… Et malgré la grande qualité professionnelle des responsables « jeu vidéo » dans ces différentes institution (notamment au CNC), la situation n’est pas satisfaisante :

  1. Comme signalé dans le récent rapport sénatorial, les conditions d’accès aux aides sont trop complexes, les studios de jeu vidéo devant contacter de nombreux acteurs publics.
  2. C’est aujourd’hui principalement le cinéma et la télévision qui financent (via le CNC) le jeu vidéo, ce qui n’est pas cohérent, et pas forcément pérenne concernant la télévision.
  3. La branche consacrée au jeu vidéo au CNC manque d’autonomie, notamment en termes de communication et de pouvoir d’initiative.

Le CNJV doit donc être indépendant du CNC. Il doit être une structure indépendante, mais légère en terme d’effectif et de budget de fonctionnement, adapté à la réalité de l’environnement des studios de création en France.

Financement du CNJV

Si le budget du CNJV est trop important pour être intégralement absorbé par celui du Ministère de la Culture (dont il devrait dépendre), alors encore une fois, le modèle de financement du CNC a fait ses preuves, il faut donc le transposer, toutes proportions gardées, au jeu vidéo, c’est-à-dire mettre en place une taxe sur l’ensemble des revenus générés par le jeu vidéo en France, quels que soient le canal de diffusion et le modèle économique du jeu.

Éviter les écueils du CNC

Le mode de financement actuel du cinéma est largement cité comme modèle au niveau mondial, mais il pose plusieurs problèmes, qui pourraient également survenir au CNJV. Il faut donc les anticiper, et penser des mécanismes qui structurellement les empêchent (ou les réduisent fortement).

Une des principales critiques formulées contre le CNC est les salaires exorbitants des acteurs que permettent finalement le financement public. Le risque est pour l’instant très faible dans l’industrie du jeu vidéo, mais il est facile de conditionner l’aide publique à certaines conditions de rémunération. L’autre principale critique est le manque de diversité artistique dans les films financés, pour des raisons de routine et de copinage, tendant à créer un genre de cinéma officiel, au détriment de réalisateurs ne rentrant pas dans les canons.

Pour éviter cela, le CNJV doit être une organisation démocratique, avec un conseil composé de professionnels du secteur (salariés, indépendants et dirigeants), de journalistes, de joueurs et éventuellement d’élus du peuple, le tout dans des proportions à déterminer, comme pour ce que devrait être le conseil national des médias.

Un Centre National du Jeu Vidéo encore à imaginer…

Ces quelques idées ne sont que des pistes qui devront être prolongées par une réflexion démocratique permanente sur le rôle du CNJV, et de façon plus large sur la place du jeu vidéo dans la société.

A suivre donc, ici et ailleurs.