Médias en ligne : le tout payant n’est pas la solution

Face aux difficultés économiques engendrées par la chute des tarifs publicitaires et à l’augmentation du nombre d’utilisateurs de bloqueurs de pub, la question devient chaque jour plus d’actualité pour les médias en ligne : le salut se trouve-t-il dans le modèle payant ?

La récente action du GESTE contre les adblockers a vu le débat se polariser entre deux uniques positions : les « pro-pub » défendant le modèle actuel (dont il faudrait simplement corriger les dérives) et les « anti-pub », dont la réponse se résume à : il faut passer à un modèle payant.

Du « gratuit » financé par la pub

Le problème posé par un modèle 100% financé par la publicité est la grande dépendance du média face aux annonceurs, et le risque de le voir finalement vendre de l’audience aux annonceurs au lieu de vendre de l’information aux lecteurs, avec la qualité d’information qui en découle. Pour être indépendant des annonceurs et pouvoir résister à leur pression, il faut donc que les revenus publicitaires ne représente qu’un complément de revenu pour le média. C’est d’ailleurs le modèle qui a longtemps prévalu dans la presse écrite : le journal est financé par ses lecteurs, la publicité apportant une source de revenu supplémentaire, permettant par exemple de réduire légèrement le prix du numéro.

Ce modèle économique hybride est largement rependu dans la presse papier, y compris dans des publications dont l’indépendance rédactionnelle n’est pas à démontrer1, mais à de rares exceptions près, le modèle est absent du net. Toute offre payante vient en remplacement total de la publicité.

Pourtant, bien plus encore que la simple présence de publicité ou son absence, ce qui fait l’indépendance d’un média, c’est l’indépendance des journalistes par rapport au(x) propriétaire(s) du média. Et dans le système politique actuel, où dans une entreprise tout le pouvoir appartient à ses propriétaires, les journalistes d’un média ne peuvent être indépendants que si le média leur appartient. Si le média appartient à des actionnaires externes, leur objectif sera la recherche d’influence ou de profit (ou les deux, si possible), et fera donc inévitablement sauter toutes les limites à la publicité, comme on le voit aujourd’hui sur Internet, mais aussi sur de nombreuses publications papier.

Le retour du payant

Les exemples de succès financier de sites ayant optés pour un modèle payant sont nombreux. On peut citer par exemple Médiapart (rentable en 3 ans) en France ou le New York Times et le Wall Street Journal aux États-Unis.

Le retour du payant semble d’ailleurs être une tendance de fond aux Etats-Unis, comme le montre une étude récente de l’American Press Institute : 77 des 98 principaux journaux en ligne américains proposent une offre payante, contre 6 il y a 5 ans. Les médias qui se lancent aujourd’hui peuvent se poser la question du modèle économique avec plus de recul que les acteurs déjà en place pour qui un changement de modèle est plus compliqué, après des années d’investissement dans le modèle économique 100% publicitaire.

Bien que très divers dans leur ligne éditoriale et parfois dans leurs thématiques, la particularité des sites ayant optés pour un modèle principalement payant est de miser sur un contenu journalistique de grande qualité. On imagine en effet assez mal un « site de buzz » miser sur un modèle payant. Le modèle payant tire donc vers le haut la qualité de l’information.

Les limites du 100% payant

Offres Payantes

Pour toutes les raisons évoquées précédemment, le modèle 100% payant semble séduisant et il possède indéniablement de véritables arguments, mais sa généralisation n’est pas non plus la situation idéale d’un point de vue démocratique.

D’une part, si pour s’informer correctement, il faut dépenser entre 5 et 20€ par mois pour chaque média (médias généralistes mais aussi médias spécialisés dans les thématiques qui intéressent tout un chacun), cela veut dire que pour s’informer correctement, il ne faut pas être pauvre. Si tous les médias de qualité basculent sur un modèle 100% payant, les pauvres s’informeront sur des sites à clics ou en lisant Direct Matin de Bolloré, pendant que les riches maintiendront leur domination sociale grâce à une information de meilleure qualité …

D’autre part, au-delà de la question financière, le passage de l’ensemble des médias à un modèle intégralement payant accélérerait le phénomène de bulles d’information, déjà important du fait des réseaux sociaux. En étant connecté principalement à des sources d’informations proches de mes opinions (où de celles dont j’ai hérité), je ne reçois que des actualités de média ayant la même idéologie, ce qui me renforce dans mon opinion. Alors qu’être confronté à une plus grande variété de lignes éditoriales favorise l’esprit critique et la qualité du débat démocratique. Si les médias en ligne passent à un modèle payant, non seulement je ne verrais que rarement sur mes réseaux sociaux des opinions opposées aux miennes, mais en plus, je ne pourrais pas y accéder.

Pour combiner la liberté d’accès à l’information, l’indépendance des journalistes et la qualité de l’information, il convient de mener une réflexion globale sur le financement de l’information, qui dépasse le cadre de cet article. On peut cependant citer quelques pistes : refonder un véritable service public de l’information, réorienter les aides à la presse vers des médias structurellement indépendants, mutualiser les services non rédactionnels des médias, créer une licence globale pour les médias en ligne….

  1. Par exemple : le Monde Diplomatique, Canard PC, Politis []

Publicité contre bloqueurs de pub – conditions d’un cessez-le-feu

La guerre est déclaré entre les médias financés par la pub et les bloqueurs de pub. A l’initiative du GESTE, une grande action de sensibilisation a eu lieu il y quelques semaines, avec pour objectif de faire désactiver leur bloqueurs aux utilisateurs du site. Évidemment, la riposte n’a pas tardé, et de nombreux bloqueurs ont mis à jour leurs filtres pour bloquer ces messages, des techniques pour continuer d’accéder au contenu du site sont apparues, etc. Bref, après des années à s’ignorer, la guerre est officiellement ouverte.

Adblock, Adblock Plus uBlock Origin

Adblock, Adblock Plus et uBlock Origin

Un cessez-le-feu est-il possible ?

La balle est évidemment du côté de la publicité, qui doit répondre à plusieurs conditions si l’on veut qu’elle soit raisonnablement acceptable. On pourrait aussi avoir une position antipub totale et penser que toute forme de publicité doit disparaitre, mais ce n’est pas ma position. Si l’on pense que certaines formes de publicités sont acceptables, il faut donc comprendre pourquoi de nombreux utilisateurs en viennent à utiliser des bloqueurs de pub.

Tout d’abord, le principal reproche fait à la publicité sur internet c’est qu’elle est gênante pour l’utilisateur. Chaque année voit apparaitre de nouveaux formats « innovants », toujours plus pénibles. Interstitiel sous toutes ses formes, vidéo en autoplay ou déclenchable involontairement, « pushdown », « slide-in », « in-read », « footer-expand », « recommandations éditoriale »…  la liste des « innovations » de l’industrie publicitaire en termes de formats est sans fin, et se fait toujours au détriment de l’utilisateur.

Ensuite, la publicité ralentit énormément le chargement et l’affichage des pages, en particulier sur mobile. D’une part parce que le plus souvent, le poids et le nombre de fichiers nécessaires à l’information sont extrêmement faibles (quelques dizaines) par rapport à ceux utilisés par la pub (des centaines). Avec un adblock, le chargement d’un article d’un média classique peu illustré représente moins d’un Mo, quelques dizaine de fichiers techniques et prend du coup moins d’une seconde pour s’afficher. Sans bloqueur, on peut tout multiplier par 10. La raison ? La multiplication des formats et des intermédiaires techniques1, chacun ajoutant ses scripts, générant au final des centaines d’appels publicitaires, des dizaines de Mo, des chargements sans fin et au final des pages très longues à charger et à afficher. Surfer sans bloqueur de pub est donc à la longue une perte de temps.

Enfin, et c’est un aspect souvent négligé, même par exemple par le programme « publicité acceptables » d’Adblock Plus2, c’est l’aspect respect de la vie privée. La publicité en ligne carbure beaucoup à la « data », c’est-à-dire aux données sur les utilisateurs, et cela pose de nombreux problèmes.

  1. Comme évoqué précédemment, chaque acteur dans la chaine veut un maximum de données, donc ajoute son tracker, alourdissant au final énormément le poids des publicités.
  2. De nombreux utilisateurs ne souhaitent pas être suivis, or il n’existe pas de moyen simple et correctement respecté pour refuser le tracking. Même la peu ambitieuse mesure « Do Not Track » n’est finalement quasiment respectée par aucun site3.
  3. La publicité « classique » utilise des cookies pour identifier les utilisateurs, ce qui est un moyen assez rudimentaire, limité à un appareil, et assez facile à remettre à zéro (en supprimant ses cookies). Mais les géants du net comme Google et Facebook, dont les plateformes sont au cœur de nombreux services publicitaires, associent aujourd’hui de nombreuses informations comportementales à des comptes nominatifs, comprenant eux-mêmes déjà des informations très personnelles. Et sur ces informations, le contrôle de l’utilisateur est bien plus difficile qu’au niveau de ses cookies.

Si l’on veut que la publicité soit raisonnablement acceptable, il faut donc qu’elle ne nuise pas à la navigation, qu’elle soit légère et qu’elle respecte la vie privée de l’utilisateur.

Un nouveau paradigme… incomplet

Si la publicité respecte ces conditions, on peut raisonnablement penser que la grande majorité des utilisateurs l’accepteront et cesseront d’essayer de la bloquer. Une fois ce cessez-le-feu bilatéral atteint, comment reprendre sur des bases saines ? Il est illusoire de penser que les utilisateurs vont désactiver leur bloqueurs de pub tant qu’ils pourront consulter le même contenu sans aucune publicité. La solution sera donc des mesures techniques permettant soit de bloquer les bloqueurs, soit de passer outre. Si la publicité ainsi affichée ne pose aucun problème de navigation, respecte la vie privée, et qu’elle est un tant soit peu compliquée à bloquer, la majorité des utilisateurs ne cherchera pas à la bloquer à nouveau.

Or c’est justement la multiplication des intermédiaires qui, en grande partie, fait que la publicité est pénible. Moins d’intermédiaires signifie moins de scripts, moins de cookies, moins de fichiers à télécharger, moins de données utilisateur stockée sur de nombreux serveurs, et moins de formats « innovants ». Or ces nombreux services publicitaires sont connus et facilement bloqués par les bloqueurs de pub ; leur utilisation rend les publicités très facile à bloquer. Un retour à des formats « classiques » vendus sans intermédiaire par le site (ou sa régie directe) est donc facile à « dé-adbloquer » et ne possède pas les propriétés inacceptables de nombreuses publicités actuelles.

Donc au final tout va bien ? Le taux de bloqueurs explose mais les médias vont se ré-orienter vers de la pub acceptable et contournant les adblock, que ces derniers ne chercheront plus à la bloquer ? Non, car d’une part cela ne me parait pas l’hypothèse la plus probable, d’autre part ce nouveau paradigme, s’il me semble souhaitable a un point faible, et pas des moindres : le financement des médias n’y est en général absolument pas assuré. Au vu des tarifs publicitaires actuels, aucun média en ligne sérieux ne peut financer une rédaction uniquement grâce aux revenus de ces formats acceptables.

Les revenus publicitaires ne peuvent donc être qu’une des sources de revenu parmi d’autres. Comment compléter ces revenus pour parvenir à l’équilibre ? Disposer d’une offre payante, réorienter des aides à la presse, mettre en place une licence globale pour la presse en ligne, les pistes sont encore à explorer…

  1. Une même publicité peut faire appel à un serveur de pub, une plateforme technique du format, une plateforme de vente (SSP), une plateforme d’achat (DSP), des plateformes de données (DMP) et à de nombreux services de statistique et de suivi []
  2. Pour laisser passer des publicités, le programme impose des conditions sur le format publicitaire, mais aucune sur des critères de respect de la vie privé, de tracker, etc. []
  3. Vers un échec du standard Do Not Track ?, par Hinault Romaric, Développez.com, 29/12/2014 []

Bloqueurs de pub : quelles perspectives pour la presse en ligne ?

I Les tendances de la publicité en ligne

La presse en ligne financée par la publicité est aujourd’hui au cœur de trois tendances de fond majeures.

1. La montée des bloqueurs de publicité

Les bloqueurs de publicités, qui permettent de supprimer la publicité des sites Internet, sont disponibles sous de nombreuses formes : extensions pour navigateur, logiciels indépendants, boitiers, routeurs, etc. Relativement confidentiels dans les années 2000, les bloqueurs de publicité (BDP) ont commencé à prendre de l’ampleur depuis quelques années. Les dernières études sur le sujet montrent des taux d’utilisation à deux chiffres et une croissance de plus en plus rapide. Jusqu’à présent peu répandu sur les téléphones portables et tablettes, les BDP sont maintenant facilement installable sur iOS et Android. Le taux d’équipement en BDP se situe aujourd’hui autour de 25%, mais varie énormément selon la thématique du média et la typologie des utilisateurs. Il monte par exemple jusqu’à 60% pour des médias s’adressant à un jeune public technophile.

Peut-être plus encore que le taux d’installation, ce qui est le plus signification aujourd’hui c’est l’accélération du nombre d’installations de BDP. Fonctionnant principalement par recommandation, leur promotion augmente à mesure que de plus en plus de gens les utilisent, générant une augmentation exponentielle du nombre d’installation. En extrapolant la courbe actuelle, on peut s’attendre à ce qu’une très large majorité d’internautes en soit équipés d’ici deux ans au plus.

Utilisateurs de logiciels bloqueurs de pub selon PagefairSource : The 2015 Ad Blocking Reportpar

2. Une utilisation de plus en plus nomade.

Autre tendance de fond : l’importance prise par les appareils mobiles. Alors que le trafic Internet depuis un ordinateur est globalement stable, le nombre d’utilisateurs de smartphone et de tablette augmente d’année en année. Or sur ces appareils-là, du fait de la taille réduite de l’écran, les formats publicitaires sont peu nombreux et très vite intrusifs. Pour un site financé par la publicité, un utilisateur de smartphone ou de tablette rapporte donc en moyenne beaucoup moins d’argent qu’un utilisateur visitant le site depuis un ordinateur fixe (s’il n’a pas de BDP installé).

3. L’automatisation et ses conséquences

Dernière tendance de fond, l’automatisation croissante de la publicité (sous le nom de « publicité programmatique »), qui remplace progressivement la mise en place traditionnelle de la publicité par un processus en grande partie automatique. La diffusion est gérée coté acheteur comme coté vendeur par des logiciels, chacun connecté à une ou plusieurs places de marché publicitaires.

Cela a deux conséquences principales : la première est une baisse globale du tarif des emplacements publicitaires, et ce malgré tous les efforts déployés par les médias (prix plancher, place de marché privée, etc.). Les places de marché automatisées régulent les prix selon l’offre (emplacement publicitaire disponible) et la demande (annonceur cherchant à communiquer) et mettent donc en lumière l’énorme déséquilibre en faveur de la première. La demande d’affichage publicitaire sur Internet existe bel et bien, mais l’offre elle est pléthorique, les prix sont donc tirés vers le bas.

La deuxième conséquence, c’est une plus grande facilité de blocage des publicités. Aujourd’hui les règles de blocages sont très nombreuses afin de s’adapter à chaque site, chaque serveur de pub, chaque régie, etc. Mais si demain toutes les publicités passent par une dizaine de places de marchés, il suffit au BDP de bloquer ces places de marché pour bloquer toutes les publicités.

Une baisse de revenus permanente pour les médias en ligne

Ces trois phénomènes ont pour conséquence une baisse permanente des revenus pour les médias en ligne même quand leur audience monte légèrement. Afin de maintenir ses revenus publicitaires, un média doit donc augmenter la quantité de publicité sur son site. Avec deux conséquences : 1) ce phénomène étant global, la pression publicitaire générale exercée sur les internautes augmente, et par là même l’incitation à l’utilisation de PdB 2) En ajoutant de nouveaux emplacements ou formats publicitaires, le média contribue à l’augmentation globale de l’offre, donc à la chute des tarifs publicitaires. Donc à la chute de revenus publicitaires…

Cercle Vicieux Adblock

II Perspectives

Ces phénomènes ont donc pour conséquence une baisse importante des revenus publicitaires pour les médias en ligne, et vu l’accélération du taux d’utilisation des BDP, il menace à très court terme la viabilité même du modèle économique publicitaire adopté par la plupart des médias en ligne. Si le marché de la publicité en ligne ne cesse de croître, il y a néanmoins de moins en moins d’argent pour les médias classiques (les budgets publicitaires se reportant sur d’autres médias). Dans ces conditions, quelles sont les perspectives pour les médias en ligne ?

L’auto-régulation

Après de nombreuses années à ignorer le phénomène, Interactive Advertising Bureau (IAB) a enfin reconnu que peut-être l’industrie publicitaire avait sa part de responsabilité, en ayant négligé l’expérience utilisateur pour augmenter les profits. Du coup, l’IAB invite ses membres à suivre un nouveau code de bonne conduite résumé dans l’acronyme Lean (léger, chiffré, choisi, non-invasif)1

Mais c’est évidemment trop tard, et une fois un bloqueur installé, personne ne va volontairement le désinstaller en se disant « OK maintenant c’est bon, la pub ne nuit plus à ma navigation et respecte ma vie privée », surtout qu’en pratique c’est encore loin d’être le cas. L’initiative Lean de l’IAB est bien sûr la bienvenue, mais elle ne changera rien à la dynamique actuelle.

Si le secteur publicitaire dans son ensemble ne se régule pas, on pourrait aussi imaginer que la vertu individuelle pourrait préserver certains sites de ce phénomène, mais vu le mode de fonctionnement des BDP, ce n’est pas le cas. En effet, une fois installé, un BDP bloque toutes les publicités sur tous les sites, et c’est manuellement, site par site, qu’il faut éventuellement autoriser un site à afficher de la pub, ce que quasiment personne ne fait.

La voie juridique

Considérant l’utilisation de BDP comme du vol, la solution envisagée par plusieurs médias est donc de les faire interdire, en attaquant leurs créateurs. Pour l’instant, tous les procès intentés à Eyeo (la société éditrice d’Adblock Plus, le principal BDP) en Allemagne (pays avec très important taux de BDP) se sont soldés par des échecs, le tribunal déclarant notamment que la décision d’installer ou non le logiciel relève des utilisateurs et non de l’entreprise éditrice du logiciel2.

De toute façon, même si Eyeo venait à fermer, des dizaines d’autres bloqueurs aux fonctionnalités similaires sont déjà disponibles, et d’autres ne manquerait pas d’apparaitre, à l’instar de ce qui s’est passé dans le domaine du peer-to-peer.

L’autre option juridique envisageable est d’interdire l’utilisation de BDP. Cette option n’a pas encore été explorée, et pour cause : elle semble juridiquement difficile à défendre d’une part, et d’autre part serait extrêmement impopulaire. La voie juridique est donc pour l’instant au point mort.

Le native

Le « native advertising » est une façon cool de dire « publicité déguisée en contenu ». Le principe est de faire de la publicité sous une forme très proche du contenu éditorial du site : rédactions d’articles par les journalistes, mise en avant sur le site, réalisation de vidéos/interview/reportages autour du produit, etc. Les limites du native sont évidemment extrêmement floues et si aucun document d’une campagne native ne comporte de mention du type « note de 15/20 garantie » pour le produit du client, il est fréquent que ce genre de choses se négocie à l’oral3 , les éventuels articles critiques étant reportés de plusieurs semaines après la campagne.

En France, la loi impose que la publicité, « sous quelle que forme que ce soit, accessible par un service de communication au public en ligne » soit « clairement identifiée comme telle. Elle doit rendre clairement identifiable la personne physique ou morale pour le compte de laquelle elle est réalisée » (L. 21 juin 2004, art. 20 ; repris dans C. consom., art. L. 121-15-1 et L. 121-15-2).

Mais vu la quasi-totale absence de contrôle, ce texte est régulièrement bafoué, car constitue une double menace pour la publicité native : d’une part il réduit l’impact de la publicité puisque si la mention identifiant la publicité est trop claire, les lecteurs seront moins nombreux et moins réceptifs à cette dernière. D’autre part, si le « native » passe encore très largement à travers les BDP, c’est qu’il ne s’agit pas d’une priorité pour ceux-ci. Mais si un humain peut détecter qu’il s’agit d’une pub grâce à une mention « publicité », « sponsorisé » ou autre, un logiciel le pourra aussi, et pourra donc masquer ce contenu.

Malgré ces petites limites (en cas de respect de la loi, ce qui est loin d’être toujours le cas), les lecteurs sont nombreux à penser lire du contenu éditorial lorsqu’ils consultent une publicité4. Les annonceurs adorent ça et c’est donc massivement vers le native que se tournent les sites peu scrupuleux (type « site à clic »). La pratique reste encore limitée pour les médias « classiques », mais plusieurs cas de « native » non mentionné ont été repérés dans le Monde, France TV ou Libération5 . Et pour un cas de démasqué, combien de passés inaperçus ?

Le native est donc la grosse tendance du moment et probablement pour les années à venir. Les conséquences de la prolifération de ce type de publicité est l’augmentation de la méfiance des lecteurs envers la presse, dont l’indépendance est déjà mise à mal par la concentration de la propriété privée des médias6

Le blocage technique

Autre possibilité : bloquer totalement l’accès du site aux utilisateurs de BDP. Il s’agit de détecter que l’utilisateur utilise un BDP et de l’empêcher d’accéder au contenu tant qu’il ne l’a pas désactivé. Prendre cette décision implique d’accepter ses deux principales conséquences : il faut d’une part se lancer dans une guerre technique avec les bloqueurs de publicité afin d’éviter que la détection soit elle-même contournée, et d’autre part, accepter de perdre une partie de l’audience utilisant un BPD (certains utilisateurs vont désactiver leur logiciel, d’autres vont partir).

Pour l’instant, cette perspective effraie la plupart des médias, pour trois raisons : 1) ces utilisateurs restent comptés dans les statistiques d’audience du site 2) ces utilisateurs peuvent potentiellement partager à leurs contacts des articles du site, générant ainsi de l’audience et donc des revenus 3) tant que les concurrents ne font pas la même chose, bloquer les bloqueurs envoie donc des utilisateurs à la concurrence. Cela est d’autant plus vrai dans le cas où l’information est soit dispensable (comme sur les « sites à clic »), soit facilement trouvable ailleurs (simple reprise de dépêche AFP, par exemple). Dans le cas d’un article à la fois intéressant et exclusif, les utilisateurs seront sans doute plus à même de désactiver leur bloqueur (ou à payer, si l’option existe) que s’il leur suffit de cliquer sur le lien suivant présent sur Facebook ou Google Actualités.

Pourtant, les quelques expériences dans ce sens semblent avoir eu des résultats positifs pour les médias : Bild.de a par exemple annoncé que suite à la mise en place de ce blocage, « plus de 2/3 des utilisateurs ont désactivé leur bloqueur »7.

Le Groupement des éditeurs de services en ligne (GESTE), qui regroupe de nombreux médias en ligne et acteurs de la publicité en ligne ont annoncé une action commune de sensibilisation de leurs lecteurs utilisateurs d’adblocks pour « début 2016 », mais pour l’instant rien n’a encore était fait8.

[Mise à jour du 21/3/2016] Le GESTE a finalement lancé son action « coordonnée » anti-adblock, de manière totalement désorganisée : plusieurs de ses membres ne font rien, d’autres affichent un message (plus ou moins bloquant, plus ou moins moralisateur), d’autres bloquent l’accès à l’article ou le rende pénible à lire9. De plus, le dispositif ne s’accompagne d’aucune modération de la publicité. L’internaute qui désactive volontairement son bloqueur se verra donc immédiatement afficher tous les formats publicitaires possibles. Dans ces conditions, on ne peut que douter de l’efficacité du dispositif.

Les contournements techniques

Autre stratégie mise en place : trouver une solution pour contourner les bloqueurs de pub. Le principe de ces solutions techniques est de rendre la publicité techniquement indistinguable des autres éléments du site web. Au passage, l’essentiel des données habituellement utilisées et récoltées par la pub sont indisponibles, résultant en une publicité « à l’ancienne » (par contrainte), basée sur le contexte et non sur l’utilisateur et dont les seules données mesurées sont le nombre d’affichages de et clics.

Il s’agit d’un jeu du chat et de la souris entre les bloqueurs et les « contourneurs » de blocage ; mais qui cours après qui ? Pendant longtemps les contourneurs ont couru après les bloqueurs afin de trouver des moyens de passer la publicité, qui étaient à nouveau rapidement bloqués. Mais vu les enjeux financiers, l’industrie publicitaire commence finalement à mettre les moyens pour résoudre le problème, et aujourd’hui ce sont les bloqueurs qui courent afin de trouver des solutions pour bloquer les publicités de plus en plus difficilement détectables, sans parfois y arriver (sur les vidéos notamment).

En effet, si la montée des BDP constitue une menace pour de nombreuses sociétés de l’écosystème financé par la publicité, d’autres sociétés y voient une opportunité : en proposant des solutions techniques permettant de passer outre la détection opérée par les BDP et donc de « re-monétiser » l’audience des BDP, ils visent donc une clientèle en expansion rapide.

Difficile de dire qui aura le dessus dans cette bataille, mais vu les moyen investis actuellement par l’industrie publicitaire, on peut penser que la balance penchera plus du côté de la publicité qu’actuellement. On peut néanmoins se réjouir qu’avec les techniques actuelles de contournement (où le site joue le rôle de serveur proxy), la publicité ne possède quasiment aucun tracker, ne peut pas faire de ciblage des utilisateurs via des cookies ou récolter des données. Du coup elle est également moins gourmande en ressource pour le navigateur.

Les « publicités acceptables » d’Adblock Plus

Le plus important BDP, Adblock Plus, propose aux diffuseurs de publicité un programme « acceptable ads » (publicités acceptables), qui permet de diffuser des publicités même si Adblock Plus est installé, à condition qu’elles respectent des critères de taille, de position et de non-intrusivité. Activée par défaut, plus de 80% des utilisateurs conservent cette option. Coté diffuseur de publicité, la participation au programme est gratuite pour les petites structure et payante pour les grosses régies (qui doivent verser 30% des revenus à Eyeo)10.

Bien que de nombreux acteurs de la publicité dénoncent le « racket » organisé par Eyeo, de plus en plus de régies y participent, y compris les plus importantes du marché, étant impuissantes face à la montée des BDP (où Adblock Plus domine largement).

Les utilisateurs n’ont plus de publicités dérangeantes et les médias récupèrent de l’argent via la publicité sur les utilisateurs d’Adblock Plus, tout le monde est content ? Pas vraiment. D’une part, pour les utilisateurs, il faut savoir que les critères d’Adblock Plus ne concernent que l’aspect visuel des publicités, en aucun cas les questions concernant la vie privée et le tracking des publicités. Mais surtout, les revenus générés par les « publicités acceptables » sont extrêmement faibles par rapport aux publicités classiques.

Si aujourd’hui les médias et leurs régies préfèrent gagner un peu d’argent plutôt que zéro sur les adblocker, on peut difficilement concevoir qu’ils acceptent longtemps de se voir amputer leurs revenus publicitaires de 30%. Coté utilisateurs, si les sites et régies participant au programme « publicités acceptables » se multiplient et que les publicités autorisées avec, on peut imaginer que les utisateurs se tourneront vers d’autres bloqueurs de publicité, ou désactiveront cette liste de publicités autorisées d’Adblock Plus.

Le retour du payant

La monté des BDP soumet donc finalement les médias en ligne au choix suivant : gagner moins d’argent (ou plus souvent, en perdre plus…) ou détériorer la qualité du média (en augmentant la pression publicitaire et/ou la confusion avec l’éditorial). Il reste également toujours la possibilité d’un changement radical de modèle économique, en revenant au traditionnel modèle payant, par abonnement en particulier. Les exemples de succès financier de sites ayant optés pour un modèle payant sont nombreux. On peut citer par exemple Médiapart (rentable en 3 ans) en France ou le New York Times et le Wall Street Journal aux États-Unis.

Le retour du payant semble d’ailleurs être une tendance de fond aux Etats-Unis, comme le montre une étude récente de l’American Press Institute : 77 des 98 principaux journaux en ligne américains proposent une offre payante, contre 6 il y a 5 ans11.

Bien que très divers dans leur ligne éditoriale et parfois dans leurs thématiques, la particularité des sites ayant optés pour un modèle principalement payant est de miser sur un contenu journalistique de grande qualité. On imagine en effet assez mal un « site de buzz » miser sur un modèle payant.

Si l’on suit les tendances actuelles, on risque donc d’observer un fossé de plus en plus grand entre d’un côté des sites financés par la publicité, cherchant à maintenir à tout prix ce modèle, quelles qu’en soit les conséquences sur la qualité du site, et de l’autre côté, une presse payante de bonne qualité.

Si le modèle payant semble séduisant, sa généralisation n’est pas non plus la situation idéale d’un point de vue démocratique. Si pour s’informer correctement, il faut dépenser entre 5 et 10€ par mois pour chaque média (médias généralistes mais aussi médias spécialisés dans les thématiques qui m’intéressent), cela veut dire que pour s’informer correctement, il ne faut au minimum ne pas être pauvre. Les pauvres s’informeront sur des sites à clics et en lisant Direct Matin, pendant que les riches maintiendront leur domination sociale grâce à une information de bonne qualité …

Si des initiatives individuelles vont dans le bon sens12, la solution idéale reste néanmoins à inventer, et elle devra dans tous les cas être globale, et comprendre une réorientation radicale des aides à la presse, la reconstruction d’un véritable service public de l’information, et l’introduction d’une forme de licence globale pour la presse en ligne, qui fera l’objet de mon prochain article.

  1. Adblock : « on a déconné », avoue le monde de la pub en ligne par  Rue89, []
  2. Adblock : Canal rentre dans la danse, reste à se poser les bonnes questions par David Legrand, Next INpact, le 08/12/2014 []
  3. Allociné : la rédaction en chef reconnait à demi-mot favoriser certains films par Vincent Coquaz, Arrêt sur Images, 22/2/2016 ou AlloCiné : le grand malaise par Teleops, le 18/2/2016 []
  4. Pub ou article ? Les lecteurs américains ne voient pas la différence, par Robin Andraca, Arrêt sur Images, 21/9/2015 []
  5. Fondation Louis Vuitton : quand LVMH s’offre des grandes plumes du « Monde » par Vincent Coquaz, Arrêt sur Images, 10/12/2015 []
  6. Concentration des médias (2) : convergences et dépendances par Benjamin Lagues, Denis Perais, Martin Coutellier et Sophie Muret, Acrimed,
  7. Axel Springer : 1, Adblockers : 0 par Nicolas Jaimes, JDN,
  8. Action commune face aux adblocks, GESTE, 18/12/2015 ou encore Bloqueurs de publicité : Les Echos face au risque du bâton, sans la carotte par David Legrand, Next INpact, 23/2/2016 []
  9. Un compte-rendu des différentes stratégies est lisible par exemple sur Arrêt sur Images. []
  10. Autoriser la Publicité Acceptable dans Adblock Plus par Adblock Plus []
  11. Paying for Digital News: The rapid adoption and current landscape of digital subscriptions at U.S. newspapers, parAlex T. Williams, []
  12. La Presse Libre : une plateforme d’abonnement unique pour soutenir la presse en ligne []

Propositions pour une refonte des aides à la presse

Bien que leur montant ne cesse d’augmenter, le constat reste le même depuis 30 ans : les aides à la presse n’atteignent pas leur objectif1 : la qualité et la pluralité de l’information se dégrade à mesure que les journaux mettent la clé sous la porte ou s’engouffrent dans le cercle vicieux de la recherche perpétuelle d’investisseurs pour combler leur déficit.

Si le système actuel est très largement critiqué, les propositions alternatives sont relativement rares. On peut citer les propositions du SPIIL2 pour une suppression des aides directes et une réorientation vers le numérique des aides indirectes, celles formulées par Pierre Rimbert dans le dernier numéro du Monde Diplomatique3 pour la mise en commun des infrastructures financée par une cotisation information ou encore les propositions variées d’Acrimed4. Voici une autre contribution au débat, orientée sur les aides directes.

I Objectifs : pourquoi aider financièrement la presse ?

Il faut tout d’abord réaffirmer la nécessité de refonder un véritable service public de l’information, correctement financé et avec un maximum de garanties statutaires pour le rendre l’information produite indépendante autant que possible du pouvoir politique5. Cependant, quelles que soient les qualités de ce nouveau service public refondé, il ne saurait totalement remplacer une presse d’initiative privée.

Il faut ensuite partir de deux constats :

Premier constat : un collectif organisé (entreprise, association) ne peut répondre correctement à deux objectifs lorsque ceux-ci sont potentiellement contradictoires. Or c’est bien ce que l’on demande aujourd’hui aux grands médias privés :

  • Les lecteurs (et d’une manière plus générale, la société) leur demandent de produire une information de qualité et d’être un contre-pouvoir6.
  • Les propriétaires de médias leur demandent de servir leur intérêts particuliers, c’est-à-dire : de maximiser leur profits (ou de minimiser les pertes), de d’améliorer leur image personnelle ou celle de leur(s) société(s), et de promouvoir leurs autres activités économiques.

Ces deux objectifs sont fréquemment en conflit. Et c’est un problème structurel auquel aucune « charte d’éthique » ou « code de bonne conduite » ne pourra correctement répondre, puisqu’il rejette la responsabilité sur les individus. C’est donc une réponse elle-même structurelle qui est nécessaire pour répondre à ce problème.

Deuxième constat : certains médias, bien que jouant parfaitement le rôle d’intérêt général que la société attend d’eux, ne sont pas viable économiquement.

Il faut donc trouver un moyen pour que les médias qui remplissent leur rôle social soit viables économiquement, et cela passe par des aides publiques à la presse, ou plus précisément à un certain type de presse.

II conditions

Il faut donc accepter qu’une entreprise (au sens de collectif de travail, quelle que soit sa forme juridique), doive choisir quelle est sa raison d’être principale : informer ou faire du profit.

S’il s’agit d’informer les citoyens, c’est une mission d’intérêt général, et un soutien de la puissance publique est envisageable. S’il s’agit de faire du profit, c’est un objectif tout à fait légitime, mais il est alors également tout à fait légitime qu’elle ne bénéficie pas d’argent public.

Il faut donc poser comme condition préalable à toute aide publique que la structure financée n’ait pas comme objectif la réalisation de profit. C’est-à-dire concrètement, qu’il s’agisse d’une entreprise (ou association) à but non lucratif ou une entreprise coopérative de type Société coopérative et participative (SCOP) ou société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), cette dernière ayant l’avantage de pouvoir statutairement associer les usagers à la gestion de l’entreprise.

On pourrait également imaginer que des entreprises à but lucratif bénéficient d’aide à la presse si elles effectuent effectivement une mission d’intérêt général. Pour cela il faudrait que pour une entreprise de presse à but lucratif les aides soit conditionnées par des restrictions importantes sur son capital, la composition et les rémunérations des salariés, l’absence de sous-traitance éditoriale, etc. à l’image des restrictions qui s’appliquent aux entreprises de l’économie sociale et solidaire (sans que les restrictions soient les mêmes). L’allocation d’aide à de telles entreprises peut être utile dans une phase de transition, les aides ne devant rapidement être attribuées qu’à des entreprises à but non lucratif.

La forme actuelle d’entreprise classique, qui a donc a priori pour objectif déclaré la réalisation de profit resterait bien sûr toujours possible pour n’importe quel média, sans restrictions particulières. Mais elle ne pourrait être considérée comme une entreprise de presse d’intérêt général, et ne bénéficierait donc pas de de financement public spécifique. Cela ne veut pas dire que des entreprises classiques ne peuvent pas employer des journalistes et produire de l’information de qualité (Arrêt sur Images ou Mediapart sont SAS classiques par exemple), elles le feront simplement sans aide publique.

III Quels critères pour quels montants ?

Il serait possible de partir de l’existant et de chercher à l’améliorer, mais le système d’aide à la presse actuel étant opaque, obsolète et assez unanimement décrié, il est plus souhaitable de d’abord penser un tout nouveau système et de penser ensuite l’éventuelle transition depuis le système actuel.

Avant d’imaginer ce que donnerait finalement le mode de calcul du montant de l’aide proposée ci-après, il faut bien avoir en tête que le mode de calcul des aides et les conditions requises à leur attribution sont intrinsèquement liés ; appliquer le nouveau mode de calcul sans tenir compte des nouvelles conditions ne répondrait absolument pas aux objectifs des aides à la presse.

Les principes

Une fois les conditions posées, la principale question est celle du montant de l’aide attribuée à chaque média. Cette question n’est évidemment pas une question technique, c’est une question de choix politiques. Il faut donc expliciter les nombreuses questions politiques que pose la question du montant des aides, en partant des principes généraux, puis en descendant aux questions plus techniques pour remonter aux questions politiques qu’elles posent.

Transparence

Tout d’abord, il faut poser comme principe que le montant des aides doit être doublement transparent : transparent dans son montant (comme c’est le cas depuis peu), mais surtout transparent dans son mode de calculs. Autrement dit, il ne faut pas que le montant de l’aide versée à un média dépende d’une appréciation subjective. C’est d’une part une source possible de corruption, de trafic d’influence ou simplement de d’orientation des aides en fonction d’objectifs partisans. D’autre part, quelle que soit le type de structure, les médias sont soumis à des objectifs de rentabilité ou d’équilibre financier, le montant des aides doit donc être prévisible.

Financement uniquement de l’information

L’argent public doit financer uniquement l’information et non les autres types de contenu éventuellement véhiculés par le média, en particulier, la publicité, les petites annonces, etc. Le montant de l’aide doit donc être indexé sur le % d’information par rapport au contenu total du média.

Indépendance par rapport au support

La puissance publique aide au financement du contenu, indépendamment de son mode de diffusion, que l’information soit diffusée sur papier, en ligne, sur téléphone, sur tablette,  etc. du moment que le contenu est accessible à tous. Cela n’est donc vrai que si le contenu est potentiellement disponible pour la majeure partie de la population, sans restriction quant à son équipement. Par exemple, un media disponible uniquement sur une plateforme fermée comme l’App Store d’Apple devra bénéficier d’aides réduites par rapport à un média accessible sur Internet ou envoyé par la Poste.

Favoriser la pluralité

Si un des objectifs des aides à la presse est de permettre une information de qualité pour des citoyens éclairés, cela passe par une pluralité de médias capables d’informer, de faire réfléchir et de susciter des débats de fond. Qui dit pluralité dit pluralité d’opinion politique bien sûr, mais plus largement pluralités d’approche, de traitement et même de sujet des médias. Il faut partir du principe que c’est dans la contradiction et le débat que se forgent les choix pleinement réfléchis. Les aides à la presse doivent donc favoriser l’émergence et la pérennité de médias à audience faible, pour éviter que des médias ne restent dominants uniquement grâce à leur position dominante.

Les index

Ces principes généraux posés, on peut rentrer dans le vif du sujet : le calcul du montant de l’aide, et les questions que cela pose. Puisque l’on vise un mode de calcul transparent, il faut partir des diverses données sur le média afin de déterminer le montant de l’aide.

Audience

Par audience, on entend le nombre « d’utilisateur » du média : lecteurs pour un journal papier, visiteurs uniques pour un site web, auditeurs pour une station de radio, spectateurs pour une chaine de télévision, etc. L’audience d’un média doit être un critère fondamental du calcul du montant de l’aide. Si l’on voit bien les effets pervers que pourraient avoir des aides basées uniquement sur l’audience d’un média (comme c’est dans une certaine mesure le cas pour les revenus publicitaires), on ne peut imaginer des aides totalement déconnectées de l’audience. Il faut par ailleurs toujours avoir en tête que les conditions imposées aux aides changent de manière importante la donne. Afin de favoriser le pluralisme, les aides doivent croitre rapidement avec l’audience lorsque celle-ci est faible, puis progressivement de moins en moins pour finalement quasiment plafonner lorsque l’audience est importante.

Quantité de contenu : nombre de pages / signes / minutes de vidéo / etc.

Dans l’optique d’aider au financement du contenu, on peut envisager d’indexer les aides sur la quantité de contenu : un média comportant deux fois plus de contenu qu’un autre mériterait une aide plus importante. L’idée est séduisante, mais pose deux problèmes : d’abord, cela génèrerait un effet pervers qui inciterait les médias à créer un maximum de contenu, sans doute au détriment de la qualité, ou même à faire du remplissage à coup de contenu bon marché. Ensuite, sur l’aspect pratique : Si pour un hypothétique journal papier ne comportant que du texte, le calcul est faisable, dans la plupart des cas réels calculer de manière juste la quantité de contenu s’avère pratiquement impossible : comment comparer du texte à une vidéo ou une illustration, qui peut parfois faire partie de l’information, parfois n’en n’être qu’un élément décoratif, parfois même être le cœur de l’information (comme une carte légendée par exemple). La quantité de contenu ne doit donc pas être prise en compte dans le montant de l’aide.

Ratio publicitaire

Un média ne comportant aucune publicité recevra 100% du montant de l’aide. Il faut ensuite déterminer la dégressivité en fonction du ratio de publicité. On peut par exemple imaginer qu’un média papier comportant plus de 30% de publicité ne touchera rien alors qu’un média comportant 15% de publicité verra le montant de l’aide divisé par deux.

Prix

Puisque l’objectif est de favoriser l’accès du plus grand nombre a des médias de qualité, la question du prix de vente de pose, de deux façons : 1)  L’Etat doit-il financer un média que le tarif élevé rend inaccessible à de nombreux citoyens ? 2) Un média gratuit, qui n’est donc pas financé du tout par son audience, peut-il avoir un modèle économique sain ?

Mêmes si c’est questions sont pertinentes, le prix de vente ne doit pas rentrer en compte dans le calcul. Sur le 1) : les aides n’étant pas indexées sur le prix de vente mais sur l’audience, on peut supposer que plus le tarif d’un média est cher, plus son audience sera faible, et donc plus le montant de l’aide le sera également, ce qui incite les médias à opter pour un prix de vente accessible. Sur le 2) Compte-tenu des restrictions imposées pour bénéficier des aides d’une part (restrictions sur le capital), et du point précédent (indéxation négative sur la publicité) d’autre part, ce cas ne devrait pas se présenter.

Périodicité

Doit-on favoriser une certaine périodicité de l’information par rapport à d’autres ? Il est certain que produire une information quotidienne ne requiert pas les mêmes efforts qu’une information mensuelle (et cela ne répond par ailleurs pas aux mêmes fonctions). On peut imaginer un coefficient pour les quotidiens, un pour les hebdos, etc. On voit immédiatement que la question est complexe concernant les sites Internet, dont la quasi-totalité est alimentée en continu. On pourrait cependant du coup les considérer comme quotidien, mais comment alors traiter un site Internet mis à jour de manière irrégulière ou à une faible fréquence ? Par exemple le site Arrêt sur Images, produit quelques articles par jour, mais son programme phare est son émission vidéo, hebdomadaire. Pour unifier de manière simple tous les modes de diffusion et fréquences de publication, on peut unifier ces modes de diffusion en ne considérant pour tous que l’audience mensuelle.

Mode de diffusion

Comme indiqué dans les principes, les aides doivent être indépendantes du support de diffusion. La puissance publique n’a pas a priori à favoriser le papier au numérique ou inversement. De même, qu’un journal soit porté à domicile, acheté en kiosque, ou reçu par la poste, le montant de l’aide soit être identique. Il faut par contre réduire le montant de l’aide si le média n’est pas disponible dans un format accessible à tous, par exemple uniquement sous la forme d’une application pour iPhone.

Type de presse : grand public général, grand public spé, pro

Quel type de presse doit-on aider ? On peut considérer qu’il existe trois catégories de presse : la presse d’information générale et politique, la presse spécialisée grand public, et la presse professionnelle. Il semble évident que la première catégorie, qui doit jouer un rôle majeur pour la qualité du débat public, doit être soutenu. De même, la presse professionnelle ne doit évidemment pas l’être. La question de la presse spécialisée se pose : une publication (qui respecte toutes les conditions énoncées en II et traitant du cinéma, du jeu vidéo, de la pêche à la ligne, de l’automobile, ou du maquillage, améliorant ainsi la qualité de l’information des citoyens sur un sujet précis, doit-elle être soutenue par la puissance publique ?

Non, d’abord pour une raison pratique, la différence entre cette catégorie et la presse professionnelle est souvent floue, et vu le nombre de publications, le travail d’arbitrage s’avérerait assez compliqué. Mais surtout, étant spécialisée, cette presse ne relève par définition pas de l’intérêt général au même niveau que la presse d’information générale.

Aide au lancement

Lancer un nouveau média pose des difficultés supplémentaires : d’une part l’entreprise doit supporter de nombreux frais d’investissement (création graphique, maquettage, développement, frais administratifs, etc.) et d’autre part, le temps de se faire connaitre avant d’éventuellement trouver son public les recettes liées à la vente sont moindres. Ces difficultés peuvent constituer une barrière à l’entrée pour un média qui serait pourtant, une fois cette période de lancement passée, viable. Or si les aides sont directement liées à l’audience, elles ne permettent pas de passer cette période de lancement.

Il faut donc les compléter par une aide à l’investissement pour le lancement d’un nouveau média. Cette barrière à l’entrée peut être en partie levée par la mise à disposition de certains moyens matériels pour le lancement de nouveau média, ou par un fond d’investissement public.

  1. Voir par exemple Aides à la presse, un scandale qui dure, Sébastien Fontenelle, le Monde diplomatique, novembre 2014 ou Éditocrates sous perfusion : une gabegie « oubliée » par les médias dominants du même auteur, Acrimed, Septembre 2014 []
  2. Pour un nouvel écosystème de la presse numérique []
  3. Projet pour une presse libre par Pierre Rimbert, le Monde Diplomatique, décembre 2014 []
  4. Transformer les médias : Nos propositions, Acrimed []
  5. Regarder par exemple la vidéo pour un service public de l’information et de la culture, par Henri Maler, le 2 mars 2012 []
  6. Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences, par Henri Maler, le 27 octobre 2014 []

Ce que nous apprend la polémique sur Assassin’s Creed Unity

Ce n’est pas mon habitude de réagir à l’actualité sur ce blog qui traite plus de questions de fond, mais les critiques de membres du Parti de Gauche envers Assassin’s Creed Unity me semblent soulever des questions intéressantes.

Deux problèmes dans la critique formulée par le Parti de Gauche

Pour évacuer rapidement deux faiblesses dans la critique faites par les responsables du Parti de Gauche :

1. Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière commettent une première erreur de communication car d’après ce qu’en rapporte la presse, leur critique d’Assassin’s Creed Unity se base sur une bande annonce du jeu publiée en juillet à l’occasion de la Comic Con, réalisée par Rob Zombie1.

Le trailer est effectivement dégueulasse, à la fois sur la forme et sur le fond. Sur la forme, c’est dans un style comic animé extrêmement gore, assez logique vu que Rob Zombie est réalisateur de films gore et que le trailer a été réalisé pour la Comic Con. On aime ou on n’aime pas, dans tous les cas c’est un choix artistique sur lequel il n’y a pas grand-chose à dire. Par contre sur le fond, je ne peux là qu’être d’accord avec Alexis Corbière lorsqu’il écrit sur son blog :

« Le Peuple de Paris est présenté pour une cohorte brutale et sanguinaire, c’est lui qui produit la violence, toujours lui qui de façon aveugle fait couler le sang, notamment du bon roi débonnaire. Comme de coutume, la caricature le plus bestiale concerne Maximilien Robespierre qui est présenté comme ‘bien plus dangereux que n’importe quel roi’, ‘des familles entières furent détruite à cause de Robespierre’, cette vidéo va même jusqu’à affirmer qu’avec lui ‘il y eut des centaines de milliers de morts et des rues entières remplies de sang »2.

Une vision on ne peut plus réactionnaire de la Révolution française. Préciser que la critique se basait principalement sur ce trailer aurait permis d’éviter le seul contre-argument a peu près recevable à leur critique « vous jugez sans avoir joué au jeu », « le jeu n’est pas pareil », etc. Cela dit, il s’agit bien d’un trailer officiel, créé à la demande d’Ubisoft, validé et diffusé par Ubisoft, on peut donc penser qu’il leur convenait. Et surtout, le reste du jeu est tout aussi orienté idéologiquement, comme l’explique en détail Alexis Corbière dans une nouvelle note de blog3.

2. Le terme utilisé par les deux membres du Parti de Gauche est le terme de « propagande ». Or la propagande est une « action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines ». Le mot important est ici le mot « pour » : pour qu’il y ait propagande, il faut qu’il y ait une intention d’influence idéologique. Je ne pense pas que quiconque chez Ubisoft se soit dit « nous allons grâce à notre jeu salir l’image de la Révolution française et de Robespierre ». Parler de propagande donne donc une totalité un peu complotiste au propos, ce qui atténue  inutilement sa portée.

Une réalité sur le fond

Mais sur le fond, la question du traitement historique de la Révolution dans le jeu est évidemment intéressante. Un des producteur du jeu affirme qu’ « Assassin’s Creed Unity est un jeu vidéo grand public, pas une leçon d’Histoire ». C’est vrai, mais personne ne reproche à Assassin’s Creed Unity de ne pas être historiquement juste ; c’est une fiction et il est normal qu’elle prenne des libertés avec la réalité historique. Ce n’est pas pour autant que le jeu ne véhicule pas une vision forcément politique de la Révolution. Toute œuvre de fiction est porteuse d’une vision du monde et encore plus lorsqu’elle se rattache directement à l’Histoire. D’ailleurs, Antoine Vimal du Monteil, un des producteurs du jeu déclare que « la Révolution n’est que la toile de fond »4 d’une histoire personnelle autour du héros, elle n’est qu’accessoire. Les auteurs avaient donc d’autant plus de liberté dans le traitement de celle-ci, et dans le choix des évènements réels auxquels l’intrigue se rapporte, comme l’explique Jean-Luc Mélenchon sur son blog.5.

Pour mûrir, le jeu vidéo doit accepter que, tout en restant incontestablement un divertissement, il est un média à part entière, et donc potentiellement un art et qu’il peut être porteur de message politique, et cesser de croire en la possibilité d’une neutralité idéologique. Ce n’est pas parce que l’objectif premier d’une grande majorité de jeux est le divertissement et non la transmission de valeurs qu’il n’y en a pas pour autant. Les polémiques récentes sur le sexisme dans le jeu vidéo l’ont bien montré. Le cinéma l’a accepté depuis longtemps et personne ne s’offusque lorsque l’on critique les partis-pris idéologiques d’un film. Les réactions aux déclarations de membres du Parti de Gauche, en particulier dans la « presse » spécialisée, montrent que beaucoup de chemin reste à faire à ce niveau-là.

L’analyse du contenu idéologique d ’Assassin’s Creed Unity ne nous apprendra sans doute pas grand-chose sur la Révolution française, ce n’est en effet pas un livre d’Histoire (ou une conférence d’Henri Guillemin), par contre il peut nous en apprendre beaucoup sur l’idéologie dominante dans le milieu de ses développeurs. En effet puisque les développeurs et scénaristes du jeu n’ont sans doute pas volontairement orienté politiquement le jeu, le résultat est à l’image de que qui forme le « neutre idéologique » apparent, c’est-à-dire l’idéologie dominante. Et à ce niveau, c’est donc révélateur (et assez inquiétant) de la vision que les nord-américains (l’essentiel du développement est fait à Montréal) ont de la Révolution française. Il est important d’une part de critiquer cette vision réactionnaire, de la démonter et de la dénoncer, ce qui ne présage par ailleurs rien des qualités vidéo-ludiques du jeu. Une analyse de l’idéologie des jeux vidéo qui reste à faire, jeu par jeu. D’autre part, il faut agir pour favoriser la diversité de la création mondiale de jeu vidéo et éviter son uniformisation, par exemple en créant un Centre National du Jeu vidéo.

  1. Assassin’s Creed Unity – Comic Con Revolution Trailer [Vost FR] []
  2. Les créateurs d’Assassin’s creed unity véhiculent une propagande réactionnaire sur la Révolution Française, Alexis Corbière, 13/11/14. []
  3. Toujours à propos d’Assassin’s Creed Unity : quatre réponses à des remarques, Alexis Corbière, 17/11/14 []
  4. « Assassin’s Creed Unity est un jeu vidéo grand public, pas une leçon d’histoire », interview d’Antoine Vimal du Monteil par William Audureau, lemonde.fr, 13/11/14 []
  5. Le lendemain et même ensuite, Jean-Luc Mélenchon, 17/11/2014 []