Soirée spéciale élections municipales ou soirée Front National ?

Je dois avouer quelque chose : dimanche soir j’ai regardé la soirée dédiée aux élections municipales à la télé. J’en attendais bien sûr pas grand-chose (de la soirée, pas des élections). Comme je suis attaché au service public, je l’ai regardé principalement sur France 2. Animée par Delahousse et Pujadas1, tout s’annonçait parfait.

Et là, j’ai eu l’impression d’être au QG du Front National : on ne parlait que du Front National, les animateurs ne parlaient que de ça, ne posaient que des questions là-dessus, tous les scores des candidats n’était exprimés qu’en fonction des scores du Front National et les mots « Front National » étaient répétés en boucle toute la soirée. Du coup j’ai eu un doute, est-ce que j’ai ce sentiment à cause de ma détestation absolue de ce parti fasciste ? Suis-je influencé par Jean-Luc Mélenchon qui parle de lepénisme médiatique2 ? Ou est-ce que véritablement la soirée de France 2 était dédiée au Front National ?

Méthodologie

Pour passer d’une impression à une évaluation objective, j’ai donc regardé l’émission en différée afin d’en tirer des statistiques, en notant, pour chaque prise de parole :

  • le nom et le parti de l‘intervenant·e
  • la durée de la prise de parole.
  • le nombre de fois où le nom de chaque force politique était citée
  • le thème de la prise de parole, s’il est unique (pour que ça reste faisable)

J’ai essayé d’être le plus précis possible sur le temps de parole, le plus attentif possible sur les citations et le plus juste possible sur les thèmes. Sur les 124 minutes d’émission, il y a sans doute quelques erreurs ; vu le temps que m’a pris ce travail, je n’ai pas refait un passage de vérification. Les données brutes sont disponibles ici si vous voulez les exploiter.

Voici donc quelques statistiques.

Statistiques

Forces politiques citées

citationsCliquez pour avoir les noms complets des forces politiques

Les mots « Front National » (et les variantes comme le « Rassemblement Bleu Marine » / RBM) ont été prononcés 181 fois pendant l’émission, soit 1,5 fois par minutes en moyenne. Si l’on ajoute « extrême droite », on arrive quasiment au même nombre de citation que l’UMP et le PS réunis, chacun totalisant eux-mêmes plus de citations que l’ensemble des autres forces. La répartition des citations est donc : 39% FN, 22% UMP, 21% PS … et 18% pour tout le reste.

Sujets traités

Mais donc pourquoi ne parle-t-on que de ça ?

Parce que le constat est effectivement le suivant : la totalité de la « soirée élections municipales » tournait uniquement autour du FN. En effet, si l’on observe le sujet des prises de parole pendant l’émission, on constate déjà que 25% sont exclusivement consacrées au FN. Par soucis de simplicité, j’ai classé dans « divers » toutes les interventions traitant de plusieurs sujets, ce qui regroupe notamment les annonces de résultats et les questions et commentaires sur l’abstention (nombreux avant 20h). Ces « divers » contiennent donc également beaucoup d’interventions en partie consacrées au FN, comme en témoigne le nombre de citations de « Front National » mentionné précédemment. sujet-interventions

On a donc 25% des interventions consacrées exclusivement au FN, 5% exclusivement à l’UMP, 5% exclusivement au PS, et quasiment rien pour le reste. Si l’on exclut les « divers », on obtient la répartition suivante : sujet-interventions-hors-divers

Le Front National représente donc 68% des interventions consacrées à une force politique en particulier (et encore, en y incluant les interventions consacrées à la « gauche » et à la « droite » sans plus de précision).

Questions posées par les animateurs

Pourquoi les invités, pourtant de différents partis politiques ne parlent-ils que de ça ?

En analysant les chiffres des interventions des animateurs, la réponse est rapidement évidente : les animateurs n’interrogent les invités que sur ce sujet-là : « Que pensez-vous du score du Front National ? », « Que pensez-vous du score du Front National dans la ville de … ? », « en cas de triangulaire avec le Front National, quelles sont vos consignes ? », etc.

sujet-questions

Pujadas d’ailleurs l’annonce lui-même à un moment de la soirée : « Ca sera une des thématiques dominantes de la soirée [le FN] ; il y aura beaucoup de villes avec des triangulaires » (50 :49). Bien sûr les seules triangulaires dont parle Pujadas sont celle PS/UMP/FN. Et le FN n’est pas « une des thématiques dominantes de soirée », mais en fait l’unique thématique de la soirée. Delahousse déclare également, plein de naïveté : « on parle beaucoup du Front National ce soir » (77 :38).

Une soirée organisée autour du Front National

Certains invités ont bien tenté de protester, comme par exemple Brice Hortefeux (UMP) : « Depuis le début de ce débat, je suis stupéfait parce que tout doit être organisé autour du commentaire du Front National. La réalité ce n’est quand même pas ça ! » (64 :11) ou Pierre Laurent (PC) : « Vous présentez le Front National comme le grand vainqueur de ses élections. C’est un scénario que vous annoncez depuis des semaines et vous faites comme si tous les résultats le confirmaient. La carte nationale est très différente de celle-là » (à 3 minutes de la fin).

Mais ces protestations sont vaines car en fait, avant même l’annonce du moindre résultat, le thème « Front National » de la soirée était déjà déterminé. En témoignent les choix de duplex et d’envoyés spéciaux. Sur les quatre interviews en duplex de la soirée (forcément organisés à l’avance), une est de Jean-François Copé, et trois sont consacrées au Front National : Florian Philippot (FN), Gilbert Collard (Rassemblement Bleu Marine) et Steeve Briois (FN).

Concernant les lieux où étaient dépêchés des envoyés spéciaux, on retrouve les passionnants QG de campagne de Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP, Paris), Jean-Claude Gaudin (UMP, Marseille) et (bien plus tard dans la soirée) ceux de Anne Hidaldo (PS, Paris) et Patrick Mennucci (PS, Marseille). Malgré l’intérêt quasiment nul de ces envoyés spéciaux, le choix peut se comprendre par l’importance des villes choisies et le poids politique des partis en question. Mais France 2 avait aussi dépêché des envoyés spéciaux à Hénin-Beaumont (26 868 habitants), Saint-Gilles (13 564 habitants), Carpentras (28 815 habitants), villes choisies pour leurs forts scores probables du Front National. Et tant qu’à faire, autant avoir directement des envoyés spéciaux dans les QG des candidats FN comme Stéphane Ravier (Marseille) ou Steeve Briois (Hénin-Beaumont) pour en retransmettre l’atmosphère de joie qui y règne.

Enfin, quand Delahousse, d’habitude si mielleux, n’a pas eu la réponse d’Henri Guaino qu’il attendant sur le Front National, il revient à la charge de manière presque agressive : « Sincèrement, quand on pose une question on a envie quelque fois d’avoir une réponse ! Est-ce qu’il n’y a rien en commun, aucune valeur, entre vous et le Front National ? » (110:55), et ce alors que viennent d’être annoncés des résultats cruciaux pour Paris (où il est vrai, le score du FN n’est pas très intéressant).

Que fallait-il faire ?

Fallait-il ignorer la montée par endroit du FN et le fait que quelques villes seront (comme en 1995) dirigées par un maire FN ; qu’il y aura d’une manière générale plus de conseillers municipaux FN ? Non ; ce n’est pas en soi un sujet inintéressant, et cela mérite indéniablement même que l’on en parle. Encore que tant à en parler il faudrait surtout en analyser les causes, plutôt que de se borner aux commentaires et aux questions sur les stratégies électorales de second tour.

Mais ce qui est choquant c’est le décalage entre la réalité de ces élections et l’image médiatique qu’il en est donné. Durant toute la soirée, la « montée » du Front National est simplement le seul sujet traité pendant 2 heures, alors que le parti fasciste de la famille Le Pen a fait en moyenne 14,8% dans les 585 communes (sur 36 000) où il a présenté des listes3. C’est déjà beaucoup trop, mais on est loin de l’image donnée d’une France qui serait bientôt gouvernée au niveau municipal par le FN, chaque parti devant, partout, choisir entre « Front Républicain » et alliance avec le FN.

De quoi d’autre pouvait-on parler ?

Car oui, au final, le rôle des médias est aussi de hiérarchiser l’information, pour cela encore faut-il qu’elle soit traitée par des journalistes et pas des animateurs juste bons à passer le micro et à commenter des graphiques à coup de phrases chocs.

Je ne suis pas journaliste, et d’ailleurs libre à chaque média de considérer chaque information comme méritant d’être traitée ou non, mais ces élections ont par exemple vu : une bonne progression d’EELV dans de nombreuses communes, la recomposition de la gauche (et les triangulaires d’un autre genre qui en découlent parfois), la division du Front de Gauche, les stratégies d’alliance variable du « centre » dont on aurait pu analyser l’impact sur les résultats, les tendances des premières élections municipales pour plusieurs jeunes partis (Debout La République, le Parti de Gauche, Union des Démocrates et Indépendants), les élus condamnés qui se représentent (et qui sont même parfois élus), les difficultés de l’extrême gauche, la situation inédite de Grenoble, le maintien ou non des mairies communistes … ou je ne sais encore combien d’autres sujets largement passés sous silence des médias dominants.

Conclusion

L’analyse de cette soirée électorale de France 2 démontre l’importance pour la démocratie de la qualité de l’information politique. Il est donc indispensable non seulement d’observer les pratique des médias, mais aussi d’en faire une analyse critique, et surtout de faire de la question des médias et de leur réappropriation démocratique une question politique centrale de tout programme politique visant le progrès social.

  1. « journaliste » récompensé en 2010 de la laisse d’or (attribuée au « journaliste le plus servile »). Lire : La complaisance de David Pujadas mérite d’être récompensée, Acrimed []
  2. « Le Monde » organe central du Lepénisme médiatique, le blog de Jean-Luc Mélenchon []
  3. Municipales : radiographie des performances du FN, lemonde.fr []

2 réflexions au sujet de « Soirée spéciale élections municipales ou soirée Front National ? »

  1. maurou

    je vous invite à saisir le CSA avec votre argumentaire. Je l’ai saisi hier et attends une réponse, bonne journée, michel

  2. Xavier

    Remarquable, Bravo !
    Cela me conforte aussi dans mes impressions : pour être informé (et bien), fuyez les « informations » !
    Allez directement voir les agences de presse.
    Bonne journée.
    X.

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